To Julie Carron-Ampère (1ère femme d'Ampère)   7 mai 1802

[1003]DuVendredi [7 mai 1802]

Bonne et sensible amie, je te remercie de la lettre que j'ai reçue ce matin 1. Ces moments de bonheur viennent me délasser d'un travail continu. Je n'ai fait, depuis ma dernière, qu'écrire et donner mes leçons. J'ai récrit trois fois mon ouvrage. Je le donnerai demain à M. Ailhaud, l'un des élèves de physique qui m'a promis d'en faire une copie.

J'avais d'abord voulu la faire faire à un écrivain public ; mais il m'en aurait coûté 6 L. J'ai payé le mois à Mme Beauregard à raison de 45 L. et rabattu le prix des chandeliers moins les 47 S. qui restaient[1004] des 12 louis ; cela fait 41 L., 9 S. que je lui ai remis. Je t'écris pour la première fois depuis ma dernière lettre ; un si long temps passé sans t'écrire ce que je pense sans cesse était comme un poids sur ma poitrine. J'avais pris la résolution que mon ouvrage fût achevé avant de m'accorder le plaisir de t'écrire, afin de me forcer à l'écrire. M. Goiffon l'a retardé encore en venant après dîner et aujourd'hui matin ranger le cabinet.

Du samedi [8 mai] Je vais te raconter tout ce que je sais et pense des lycées. Il y en aura au moins 32 et on laisse l'espoir[1005] qu'il y en ait davantage. Mettons 40 ; ce sont 40 professeurs de mathématiques et 40 de physique à choisir en France. Il n'y aura probablement point d'acception de personne. Le gouvernement nommera sur un tableau formé par les trois membres de l'Institut, d'après les examens et les informations qu'ils auront prises. Il faut que je sois sur ce tableau un des 40 premiers, ou pour les mathématiques ou pour la physique, et ma principale espérance est de me faire distinguer en parlant également bien des deux[1006] sciences : ce qui ne sera peut-être pas facile à beaucoup de candidats. J'entremêlerai à tout cela mes petites découvertes en mathématiques. Les protections que je pourrai avoir ne pourront que difficilement influer sur ce premier choix ; mais, une fois sur la liste, Degérando pourra, à ce que je crois, me faire placer où il voudra ; car c'est dans son bureau que se fera la distribution des places. Sans lui, je risquerais d'être nommé en Bretagne ou en Gascogne. C'est sur quoi je lui écrirai[1007] et lui ferai écrire par M. Couppier. Je ne laisserai pas de lui écrire avant comme pour m'informer de ce qu'il faut que je fasse pour réussir dans mon projet de lycée. J'écrirai aussi à M. Morel des Jardins.

Je suis à peu près sûr que le concours qu'on ouvrira à Lyon ne présentera personne qui, pour les mathématiques, l'emporte sur moi. Je conjecture que M. Roux ne se présentera pas ; il ne voudra pas s'exposer à en voir d'autres préférés, et il est certain, entre nous, que la marche adoptée des examens l'exclut des lycées pour les mathématiques.[1008] Peut-être professera-t-il l'éloquence ? Tu sais qu'il n'a commencé que tard l'étude des mathématiques et n'a point travaillé à pénétrer dans leurs parties transcendantes. Tout ce que je te dis là sont des conjectures, car je n'ai pas même pu me procurer l'arrêté relatif aux lycées.

Tu aurais pu me donner les détails que tu me demandes, ils m'auraient bien fait plaisir, car tu es à la source pour tout savoir. Marsil n'aurait pas fait difficulté de te prêter le numéro du Moniteur qui en parle, et nous saurions au juste à quoi nous en tenir. Voilà tout ce que je puis dire à ce sujet ; tu vois, ma bien-aimée,[1009] que les éclaircissements que je puis te donner sont assez peu de chose. J'attends l'issue de tout cela comme un homme qui aurait exposé tout ce qu'il possède sur un billet de loterie et qui aurait de bonnes raisons de croire qu'il a choisi le meilleur numéro.

Donne-moi, je t'en prie, ma bonne amie, des nouvelles de ce que fait maman ; cette affaire de M. Coste, qu'est-ce qui la retient ? Je demande en grâce à maman de m'en écrire un mot ; dis-le lui de ma part ! Je lui écrirais si j'avais un instant de temps ; je prends sur mon sommeil pour[1010] écrire cette lettre, je ne le regrette pas, mais je sens qu'il vient malgré moi et qu'il faut mettre à demain la fin de ma lettre.

Du dimanche matin [10 mai] Je viens de relire la lettre de ma bien-aimée, d'une bonne épouse et d'une tendre mère. Pauvre petit, quelle inquiétude tu as dû ressentir pendant qu'il était si malade ! J'en attends des nouvelles ce soir par Pochon ; j'en attends aussi de ma Julie. J'y lirai le résultat de la visite de M. Petetin. Cet homme est comme maman, il attend, il attend ! Si je m'en croyais, je lui en écrirais un petit[1011] mot. Ma pauvre bonne amie, quand pourrai-je aller à Lyon en pensant que tu te portes bien, ou du moins me consoler de ton absence par la même pensée ?

N'oublie pas de me dire le prix des blanchissages et raccommodages ! Quant à ta dernière question relativement à Mme Beauregard, elle m'avait parlé d'augmentation avant qu'il fût question de payer ou non mon absence. Elle m'a dit que, si elle n'en avait pas parlé plus tôt, c'est qu'elle croyait que tu viendrais à Bourg [1012] et que je ne ferais chez elle que finir le mois courant. Il est très sûr que j'y mangeais et buvais pour plus de 40 L. Adieu, ma bonne amie, ménage-toi bien, baise pour moi le petit malade qui est, j'espère, guéri à présent.

Pense à celui qui n'est heureux que de ton amour et de tes lettres. Je t'embrasse mille fois de tout mon cœur. A. AMPÈRE

A Madame Ampère-Carron, maison Rosset, n° 18, grande rue Mercière, à Lyon.
(2) Lettre du 4 mai, p.143-144.

Please cite as “L121,” in Ɛpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 5 June 2025, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L121