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To Julie Carron-Ampère (1ère femme d'Ampère)   5 mars 1799

[1263] Lyon le 5 mars.

[hand: André-Marie Ampère]Mademoiselle, Si vous avez vécu quelquefois loin des personnes qui vous étaient chères, vous avez senti sans doute que le plaisir d'écrire est alors la seule consolation qui nous reste ; je le goûtai hier ce plaisir dans toute sa pureté. Dès que ma lettre a été partie, j'ai soupiré après le moment où je pourrais en commencer une autre ; aujourd'hui, en me levant, je suis venu à ma petite table satisfaire au vœu de mon cœur, et me voilà, [1264]la plume à la main, occupé à répandre mon cœur \cœur/ sur le papier.

Que je voudrais que vous y pussiez [puissiez] lire tous les sentimens [sentiments] dont il est rempli ; vous ne songeriez plus à différer mon bonheur ! Je pourrais espérer de voir bientôt tous mes désirs satisfaits, et alors quelle pure félicité filerait tous les momens [moments] de notre vie ; vous me laisseriez lire dans votre cœur le tendre retour dû à l'amour le plus pur et le plus constant ; vous liriez tous les jours dans le mien de nouveaux sentimens [sentiments] de tendresse et d'admiration et vous diriez : Il n'avait ni l'esprit ni les agrémens [agréments] qui aurait [auraient] pu le [1265]rendre digne de mon amour ; mais du moins il sait aimer.

Du 6 mars Je ne veux pas laisser passer un jour sans goûter du moins un moment le plaisir de m'entretenir avec celle pour qui je respire. J'ai besoin de cette consolation. Depuis hier au soir, une rage de dents m'a ravi le repos et le sommeil ; du moins elle m'a laissé votre image et mes souvenirs, et j'ai été heureux au sein de la souffrance. J'espère que cet accident n'aura pas de suite et qu'il ne différera pas le jour de mon départ pour la campagne, ce jour fortuné qui doit me rendre à tout ce qui m'est cher. M. Brac ayant fait entrer dans son plan de convalescence un petit séjour à la campagne, [1266]je partirai par la diligence le jour qu'il le prescrira. Il faudra, de la diligence, aller à Poleymieux. Le chemin passe par un certain village qu'on appèle [appelle] S[ain]t-Germain, je serai trop heureux si l'on me permet d'y faire une petite pause, dans une jolie maison blanche que vous connaissez, je crois, un peu, placée entre un verger et un petit jardin. Elle sert d'habitation à la plus charmante personne que vous ayez jamais vue. On voit dans ses yeux bleus la sérénité d'une âme angélique. Un doux sourire anime tous ses traits. Les grâces composent tous ses mouvemens [mouvements]. La candeur brille sur son front et colore ses joues d'une légère teinte de rose. Si vous la connaissez, vous me plaindrez [1267]sûrement de vivre loin d'elle depuis dix mortels jours. Si je ne craignais pas de vous lasser par mes répétitions, je pourrais vous racconter [raconter] de quelles charmantes idées je nourrissais mon cœur ce matin ; mais je crains que des tableaux, si délicieux pour moi, ne vous parassent [paraissent] pas aussi agréables. Ah, pour les voir comme moi, il faudrait avoir mon cœur ! Du 7 mars Comme on voit s'échapper le bonheur à mesure qu'on croit y toucher, Madame Périsse 1 m'avait dit qu'elle croyait que tout le monde à S[ain]t-Germain avait eu la rougeole. C'est sur ce canevas que j'avais bâti tous les projets dont j'occupais mais [mes] rêveries. Je viens d'apprendre le contraire et voilà mon exil[1268] devenu éternel ! Mais pourquoi me plaindre ? Vous vous intéressez encore à mon sort, vous sentez combien il est pénible, vous m'avez promis de le changer en un sort qui devrait être envié par tous les rois de la terre. Ah, je suis encore trop heureux, je vais me résigner, et me dire sans cesse : Je ne la verrai que dans bien longtemps, mais je lui écrirai quelquefois, elle pensera à moi, et peut-être qu'elle daignera me répondre. C'est là la véritable consolation qui éclaircirait le voile dont tous mes jours sont couverts. Comme j'oublierais tous mes ennuis si je recevais aujourd'hui quelques lignes tracées d'une main chérie ! Je ne vois plus de terme désormais, Mademoiselle, au malheur de [1269]vivre loin de ce que j'adore. La crainte de compromettre votre santé ne me laisse plus que des espérances bien éloignées. La seule chose que je vous demande est de fixer vousmême le terme de mon exil. Il me sera plus doux prescrit par Julie. Je n'ai plus aucune trace de rougeole depuis hier 6 mars, et mon médecin voulait que je fusse à la campagne mardi prochain 12 mars ; mais ce terme est probablement trop court pour ôter toute espèce de danger. Prescrivez, je vous le demande en grâce, le jour où vous croirez qu'il ne peut plus y en avoir aucun, et j'attendrai ce jour charmant pour porter à vos pieds l'hommage de l'amant le plus tendre et le plus fidèle. A. AMPÈRE.

Je ne sais comment j'oubliai[1270] dans ma dernière lettre, la plus chérie de mes sœurs, celle qui a le plus fait pour mon bonheur. J'espère que Mademoiselle élize [élise] pardonnera l'étourderie d'un amant, et que vous voudrez bien réparer ma faute auprès d'elle.

A Mademoiselle Mademoiselle Julie Carron à S[ain]t-Germain.

Footnotes

(2) Sœur aînée de Julie.

Please cite as “L21,” εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 21 October 2020, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L21