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To Julie Carron-Ampère (1ère femme d'Ampère)   9 mars 1799

[1512] Lyon, le 9 mars 1799
Mademoiselle

[hand: André-Marie Ampère]Comment vous exprimer les transports de ma reconnaissance ? Je l'ai reçue cette lettre si désirée, je l'ai couverte de baisers, je l'ai pressée contre mon cœur. C'est hier au soir vendredi que j'ai goûté ce délicieux moment, fait pour me faire oublier mille fois toutes les peines et tout l'ennui de ma maladie. J'avais été privé ce jour-là du seul plaisir qui me restait, celui de vous peindre des sentimens [sentiments] [1513]qui m'occupent uniquement ; j'avais été purgé le jeudi avec une fluxion commençante, elle fit de si grands progrès la nuit suivante que, le matin, en m'éveillant, je me trouvai un œil fermé par l'enflure, et que mon médecin me défendit de sortir du lit. Ce régime a si bien réussi que je me trouve aujourd'hui presque entièrement dégagé, et j'en profite pour vous remercier mille fois du charmant talisman que vous m'avez envoyé ; c'est à lui que je dois attribuer une grande partie de ma guérison. Le plaisir de le lire et de le relire, de baiser un nom chéri que j'y ai vu tracé, de le mettre sous [1514]mon chevet dans mon portefeuille pour ne pas m'en séparer un seul instant, tant de jouissances m'ont procuré un sommeil si doux, de si charmans [charmants] rêves qu'il n'y a point de fluxion qui eût pu y résister.

Du dimanche 10 mars. Grâces [Grâce] au talisman et aux pensées couleur de rose, je suis aujourd'hui aussi bien portant que jamais et je commence à espérer de pouvoir dans quelques jours faire une petite visite à la maison blanche ; mais ces quelques jours seront encore bien longs. J'ai demandé à M. Brac s'il n'y aurait pas quelque danger pour ma sœur qui n'avait pas eu la rougeole, si je faisais le petit voyage que j'avais projetté [projeté] ; il m'a assuré que cette maladie, ne laissant aucune trace sur la peau, ne peut plus se communiquer dès que les boutons [ont] sont disparus, et surtout après qu'on a été purgé, en sorte qu'il soutient que, dès à présent, il m'est aussi impossible de la donner que si je ne l'avais jamais eue. M. Myedre et M. Barret qui n'étaient pas venus me voir parce qu'ils la craignaient, sont venus ces jours-ci, et j'espère qu'ils ne s'en repentiront pas. Quant au danger de ce voyage relativement à ma santé, je vous promets de ne le faire que quand le médecin l'ordonnera comme un moyen d'achever ma guérison.

Je viens de relire encore la jolie lettre qui y a plus contribué que [1516]tous les secours de la médecine ; avec quelle volupté j'ai parcouru ces lignes chéries ! Comme mon cœur palpitait quand je pensait que c'était Julie qui les avait tracées, et qu'elle les avait tracées pour moi ! Les plaisirs que j'ai goûtés depuis que je l'ai reçue, les douces émotions que j'éprouvai il y a quinze jours, tout revient nourrir mon cœur d'idées délicieuses. C'est à vous Mademoiselle, que je dois un bonheur si pur ; c'est vous qui m'avez promis une félicité mille fois plus grande encore ! Par quels témoignages d'un amour éternel pourrai-je jamais m'acquitter de la moindre partie de ce que je vous dois ? En vous [1517]consacrant ma vie, je travaillerai à mon propre bonheur, je ne ferai que contracter de nouvelles obligations. Je ne sais, Mademoiselle, si je ne me répète pas continuellement. Toujours plein des mêmes pensées, des mêmes sentimens [sentiments], cela doit m'arriver souvent. Vous m'avez promis de me rendre le plus heureux des hommes ; depuis ce tems [temps], j'ai commencé à l'être ; l'amour le plus tendre, la plus vive reconnaissance ont occupé entièrement mon cœur et mon esprit ; j'ai essayé de vous les peindre ; je sens moi-même combien une pareille entreprise est au-dessus de mes forces ; mes lettres n'ont pu que vous ennuyer en vous peignant froidement ce que je sentais si vivement. Quelle plume de feu, quel écrivain sublime aurait pu trouver dans notre langue des expressions qui peignissent tous les transports de mon cœur ? Toutes les fois que j'ai eu le tems [temps] de relire mes lettres, j'ai senti cette différence ; j'ai gémi de mon inaptitude à bien écrire, de la faiblesse de mon style, de celle peut-être de notre langue, et j'ai souhaité inutilement qu'on pût écrire le langage du cœur, ce langage qui n'a pas besoin du secours des paroles pour se faire entendre aux âmes sensibles. Ah, Mademoiselle, si vous voulez vous faire une idée plus juste de mes sentimens [sentiments],[1519] déchirez ces lettres insignifiantes, prenez une glace, et lisez-les sur les traits charmans [charmants] qu'elle vous offrira, vous y verrez se peindre l'âme la plus pure et la plus sensible, et vous direz : Quel doit être l'amour de celui qui les a contemplés tant de fois depuis trois ans et qui, après avoir fait dépendre son existence d'un léger retour d'une si charmante personne, vient d'apprendre qu'elle la [l'a] choisi... pour son époux ! O [Oh], comment ai-je osé tracer ce mot divin, ce mot qui est pour moi le gage d'un bonheur éternel ? Pardonnez ma témérité ! Ne doit-il pas m'être permis d'ouvrir mon cœur à celle qui[1520] bientôt doit y lire comme moimême, à qui je ne pourrai rien cacher sans crime, et sans un crime dont je ne serai jamais tenté. O [Oh], quand rien ne pourra plus nous séparer, qu'il sera doux à remplir ce devoir sacré, d'épancher ses pensées les plus secrettes [secrètes] dans le sein de ce qu'on aime !

Encore une fois pardon, Mademoiselle, de vous fatiguer par une lettre si longue et si peu suivie. Si je m'abandonnais au sentiment qui m'inspire, j'écrirais des in-folio, sans m'embarrasser si je ne donne point déjà trop d'exercice à votre patience. Il faut se borner malgré soi. Daignez être mon interprète, dirai-je, auprès de votre sœur ou [1521] de la mienne, puisque je sens pour elle tous les sentimens [sentiments] du frère le plus tendre ; elle doit les connaître, vous les lui rappèlerez [rappellerez]. Dites-lui bien que je \lui/ dois un tiers de la reconnaissance que m'inspirent les habitans [habitants] de la petite maison blanche et que je n'ai pas peur que cette dette soit sur ma conscience au jour du jugement. Celui qui ne vit, qui ne respire que pour Julie. A. AMPÈRE

À Mademoiselle Mademoiselle [Mademoiselle] Carron À St-Germain au Mont d'Or

Please cite as “L23,” εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 21 October 2020, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L23