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To Julie Carron-Ampère (1ère femme d'Ampère)   12 mars 1799

[1246] Lyon le Mardi 12 mars 1799.
Mademoiselle,

[hand: André-Marie Ampère]Que fait-on aujourd'hui dans la petite maison blanche ? Y pense-t-on un peu au pauvre exilé ? Le plaint-on quelquefois d'avoir encore une semaine à passer loin de la charmante personne dont je parlais l'autre jour ? Hélas, je ne suis encore qu'au mardi, et une semaine est si longue loin de ce qu'on aime, surtout après une absence dont il me semble que je ne verrai jamais la fin. Je le sens trop, la douce habitude de vous voir tous les huit jours était devenue nécessaire à mon existence. Que serais-je devenu[1247] moi-même pendant un si long séjour à la ville, sans les douces espérances et les idées riantes que j'avais rapportées de mon dernier voyage. Sans le talisman, sans le plaisir de vous écrire tous les jours ! Vous voyez que je profite de cette dernière consolation, autant que me le permet la crainte de vous ennuyer par de trop gros paquets. Peut-être même que mon amour m'a entraîné quelquefois au delà des bornes que j'aurais dû me prescrire ; en tout cas, si vous trouvez que je suis trop long, vous en serez quitte pour sauter ce que j'aurai écrit de trop. Et moi j'aurai toujours goûté plus longtems [longtemps] le plaisir d'ouvrir mon cœur à Julie et l'espérance que vous liriez tout. La longueur du tems [temps] m'a rendu ingénieux à chercher des moyens[1248] d'en abréger \la durée/, relire le talisman, le couvrir de baisers, me flatter que je goûterai peut-être une seconde [fois] le plaisir de recevoir quelques traits de la main de Julie, rêver au bonheur qui m'attend, me peindre la félicité qu'elle répandra sur tout ce qui l'entourera, quand elle aura comblé les vœux du cœur le plus constant et le plus passionné, voilà à peu près tous ceux que j'ai découverts. Vous trouvez peut-être, Mademoiselle, qu'il en a bien assez pour passer des jours agréables et tranquiles [tranquilles] ; mais comment en trouver à Lyon, quand vous vivez à S[ain]t-Germain ? Du 13 mars Voilà un jour de passé. Il n'en reste plus que trois d'ici à samedi, trois jours, c'est encore beaucoup pour mon cœur ; mais enfin je commence à voir de moins loin[1249] ce jour si désiré ; je roule déjà dans mon imagination tous les plaisirs qu'ils [il] me promet. A sept heures, je m'embarque avec ma tatan sur la diligence de Neuville. Elle reste souvent plus de trois heures en route ; mais j'espère que, ce jour-là, elle fera plus de diligence, et qu'à dix heures j'aurai au moins déjà traversé la Saône. Me voilà montant à S[ain]t-Germain par le chemin des amoureux ; jamais il n'aura mieux mérité ce nom. J'apperçois [aperçois] bientôt dans le lointain la jolie maison blanche, et mon pas devient plus rapide sans que je m'en apperçoive [aperçoive]. Pour ne pas quitter ma tatan au milieu du bois, je reviens cinq ou six fois sur mes pas. O disgrâce imprévue ! Il faut l'accompagner chez Madame Sarcey. Voilà un des plus beaux[1250] momens [moments] de ma vie retardé de cinq minutes, cinq minutes sont bien longues dans une pareille circonstance ; mais les pieds me démangent, et ma visite s'abrège en disant que Madame Périsse m'a donné telle ou telle commission pour Madame Carron. Je dis adieu à ma tante et à ma cousine jusqu'à l'heure du dîner, et je sort [sors]. C'est alors qu'au moment de voir Julie, je sens mon cœur palpiter, je traverse rapidement le peu d'espace qui [qu'il] me reste à parcourir, j'entre dans la cour, j'approche de la porte, je l'ouvre... Il n'y a point d'expressions dans aucune langue qui puissent peindre les sensations que j'éprouve ; mais le cœur de Julie saura lire dans le mien ; à travers mon embarras, mon air gauche et contraint, elle verra l'amour le plus tendre et le plus ardent m'enivrer de ses délicieuses jouissances. Dans cet instant, je trouve une occasion[1251] que je n'attendai[s] pas pour faire partir ma lettre ; ainsi je ne pourrai pas écrire aujourd'hui à ma seconde maman. Daignez, Mademoiselle, lui peindre tous les sentimens [sentiments] dont mon cœur est rempli pour la mère de Julie et d'André Ampère, car on ne doit point séparer ce qui doit être éternellement uni. Ne m'oubliez pas non plus auprès de ma petite sœur, et recevez avec bonté l'hommage de l'amour éternel de celui qui n'est né que pour vous adorer et vous consacrer sa vie 1. A. AMPÈRE

A Mademoiselle Mademoiselle Julie Carron, à S[ain]t-Germain au Mont d'Or.

Footnotes

(2) La correspondance est interrompue du 13 mars au 2 août, jour du contrat de mariage signé à Neuville (voir plus loin). Le mariage religieux est du 6 août 1799. Le mariage civil a eu lieu le lendemain, 20 thermidor, an 7. Nous avons déjà remarqué qu'officiellement Julie Carron s'appelait Catherine-Antoinette. Après le mariage, le jeune ménage s'est installé rue du Bât-d'Argent, n° 6, jusqu'en juin 1800.

Please cite as “L25,” εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 21 October 2020, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L25