J'attendais avec bien de l'impatience, Monsieur et cher ami, l'accomplissement de la promesse que vous m'aviez faite en me quittant de me donner de vos nouvelles, peu après votre arrivée à Lyon. Le retard que vous y mettiez commençait à m'inquiéter et je vous en aurais plus tôt demandé la cause, si j'avais su où vous adresser ma lettre. Je pense bien que vous avez dû avoir peu de temps à vous dans les premiers moments de votre arrivée à Lyon. Toutes vos pensées et vos affections ont dû se concentrer sur les êtres chers dont vous étiez séparé depuis quelque temps . Je vous pardonne bien d'avoir oublié dans ces premiers moments notre chère métaphysique ; mais je ne veux pas que ce soit elle qui forme tout le lien d'une correspondance intime entre nous et, quoiqu'elle seule nous ait rapprochés, j'éprouve pour ma part et je me flatte pour la vôtre que nous sommes et resterons unis par d'autres rapports moins intellectuels mais plus affectueux.
Depuis votre départ, j'ai travaillé beaucoup sans faire grand ouvrage ; la mauvaise disposition où vous m'avez laissé a persisté assez longtemps et n'est pas encore entièrement changée. Les résultats de nos conversations qui me sont toujours présentes se mêlant avec mes premières idées et en altérant souvent la chaîne, il me faut beaucoup de travail pour les concilier et en former un nouveau tout\homogène/ ; je refais successivement chaque partie de mon ouvrage * et je trouve presque tout à changer, non seulement pour la forme, mais encore quelquefois pour le fond des idées. Je sens actuellement que j'aurais mieux fait de suivre mon premier projet, qui était[737] de me retirer chez moi et de retravailler à loisir avant d'en commencer l'impression ; mais il n'est plus temps de former des regrets ; je serai bientôt à la fin de mon premier volume, qui contient tout ce qu'il y a de capital dans mon système. Je me retournerai en Périgord aussitôt que \l'impression de /ce volume sera terminée. Il est convenu entre Henrichs et moi que je lui enverrai un manuscrit très net pour \de/ la seconde partie et, si vos occupations vous le permettent, je vous prierai de corriger les épreuves ; dans le cas contraire, je m'arrangerai de manière à ce que ces épreuves me parviennent successivement à Périgueux et que je puisse, de là étant, surveiller mon impression. L'ouvrage ira plus lentement ; mais il n'en sera peutêtre pas plus mauvais. D'ailleurs, dans tous les cas, il ne pourrait pas paraître avant la fin de l' hiver , quand même je resterais à Paris. Il y a encore beaucoup de travail ; et, de plus, l'imprimerie de Henrichs ne peut aller vite parce qu'ayant manqué de fonds dans ce moment où tout le monde se trouve embarrassé, ses ouvriers l'ont quitté faute de payement et il n'y en a qu'une petite partie qui soient rentrés. Mon ouvrage a demeuré suspendu par cette cause pendant quinze jours et ne marche encore qu'avec une extrême lenteur. [illisible] Je compte que vous serez à Paris à la fin de brumaire et, s'il en est ainsi, j'aurai la douce satisfaction de vous revoir avant mon départ. Dans le cas contraire et si vous deviez prolonger davantage votre absence, je vous prierais de me le mander et de me dire aussi si vous pensez pouvoir me rendre le service de surveiller l'impression de mon second volume[738] dont je vous enverrais le manuscrit de Périgueux. Si vous ne revenez pas avant mon départ, je vous laisserai ou vous enverrai mes feuilles imprimées ; je serai bien aise qu'elles [illisible] passent sous vos yeux et que vous ayez le temps de méditer le tout, avant que l'ouvrage complet ne paraisse en public, parce que je [illisible] \pourrais y / faire les corrections ou changements qui [illisible] \vous paraîtraient/ nécessaires. Le grand point entre nous consiste à savoir s'il peut y avoir quelque idée ou connaissance, ou opération intellectuelle proprement dite, avant le sentiment de moi ou la personnalité. Observez qu'il n'est pas question de l'idée abstraite et complètement réflexive exprimée actuellement par ce signe artificiel je ou moi, mais du sentiment intime de notre individualité permanente dans la succession forcée des modes affectifs ou des images. Observez en second lieu que ces affections et ces images \ne /forment pour ainsi dire que la matière ou l'objet de l'idée \nos/ perceptions ou idées, et qu'un être qui y est borné comme le sont les animaux, ne peut être dit qu'improprement avoir des quelques connaissances, \exercer des /facultés, etc. C'est donc à l'origine \de la /personnalité et aux conditions ou circonstances où elle peut naître que j'ai cru devoir rattacher le fil de toutes mes analyses. Or j'ai trouvé que le sentiment de moi ne différait pas de celui de causalité ou de puissance de force exercée dans le mouvement dit volontaire. Donc, pour savoir comment le moi naît, il ne s'agit que de savoir comment un mouvement devient volontaire, [illisible] ou \peut commencer à être /accompagné d'effort. Pour résoudre cette dernière question, j'ai examiné successivement toutes les hypothèses physiologiques d'un centre \organique /qui agit ou réagit sur le système nerveux et, par là, sur le musculaire, etc. Il ne m'a pas été difficile de[739] démontrer, grâce à nos conversations antérieures, que ces hypothèses étaient insuffisantes et qu'en admettant qu'elles expliquassent la simple sensation musculaire, elles ne sauraient jamais atteindre au sentiment d'effort ou [illisible] de causalité qui s'associent à cette opération, et distingue \[illisible]/ le mouvement volontaire de celui qui ne l'est pas. Ainsi je me suis trouvé conduit à reconnaître par (hypothèse vraiment explicative) l'existence d'une force hyper-organique, d'une substance permanente que nous appelons âme quand elle n'a pas le sentiment d'elle-même dans ses actes et moi ou personne individuelle, quand elle a ce sentiment, dans l'effort \constant /qu'elle exerce pendant la veille. L'âme est au centre organique de motilité, ce que celui-ci est au système nerveux et musculaire. et Lorsque ce centre seul réagit par une impulsion [illisible] \purement organique, la/ contraction qui suit, ou n'est pas sentie du tout, ou ne l'est que comme \une autre/ impression passive. C'est ce qui a lieu dans l'instinct. Pour que l'effort naisse, l'âme doit agir \commencer à agir/ sur le centre à qui elle est unie et, comme il faut hétérogénéité entre les deux systèmes nerveux et musculaire pour que le mouvement soit senti, il faut hétérogénéité [illisible] \des/ \deux /substances, [illisible] \motrice/ et âme, pour qu'il y ait sentiment d'effort. Tous les actes qui appartiennent en propre à l'âme, ne sont pas naturellement aperçus par elle, ou appropriés au moi ; mais ils sont aperceptibles dans certaines conditions et c'est ce qui les distingue radicalement des déterminations instinctives, ou des affections simples du principe vital ; de là suit aussi la \une/ distinction [illisible] très naturelle entre l'affection simple, [illisible] la [illisible] qui est un composé du 1er ordre, la perception quand l'âme agit pour effectuer un mode sans apercevoir son action autrement qu'en résultat et l' aperception quand elle a une conscience distincte de son acte,[740] c'est-à-dire d'elle-même comme agissante. L'existence personnelle et, toutes \avec elle,/ les \principales /facultés de l'intelligence humaine peuvent se trouver constituées par le seul fait de l'action de l'âme sur les termes organiques qui résistent par leur inertie. il y a Les formes que Kant a distinguées sous les noms d'espace et de temps se confondent dans le sentiment d'effort et de résistance organique. D'un côté, la l'âme ne peut exister pour elle-même \dans l'état actuel/ sans avoir le sentiment de la coexistence au corps, sur lequel elle agit et elle ne peut [illisible] sentir la résistance du corps que comme diffusé dans une sorte d'espace intérieur ; c'est par là même qu'elle se met hors de lui. D'un autre côté, il n'y a pas plus de personnalité sentie sans durée ou succession aperçue . que sans espace Les deux formes sont donc inséparables dans mon hypothèse ; mais il ne faut pas confondre l' aperception intérieure d'une sorte d'étendue organiquement résistante avec la perception objective ou l'image de l'étendue extérieure des surfaces telle que nous l'acquérons par la vue et par le toucher. Je crois que, par le seul fait du déploiement de l'effort sur les organes contractiles, il y aurait connaissance de ces organes séparés et rapport des impressions à leur siège quand même la main n'est \n'en/ aurait pas circonscrit l'étendue et la forme superficielles. Je vous invite à réfléchir là-dessus et de tâcher d'oublier un peu vos vues toutes objectives pour vous placer avec moi dans un point de vue plus subjectif. Observez [que] je ne nie point tout ce que vous dites des images [et de] la complexion des " modes " avant ou sans la pensée ! Je distingue \dis/ seulement que ce n'est pas là qu'est[le] champ de la connaissance réelle, qui n'est pour nous que[dans] l' aperception ou la conscience. Il n'est question jusqu'ici que des formes possibles d'une existence personnelle et toute intérieure ; nous parlerons une autre fois de[741] l'origine de l'idée d'existence étrangère : en cherchant comment la résistance et l'espace l'objectivent par l'attouchement et la vision... Je ne puis répondre à tout ce que vous me dites sur ce sujet. Le temps me manque. J'aimerais \bien /mieux en causer avec vous ; puissé-je vous revoir avant de partir d'ici ! écrivez -moi en attendant et ne me parlez pas seulement de métaphysique, mais de tout ce qui peut vous intéresser. Votre ami pour la vie. MAINE BIRAN
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