From Pierre-Simon Ballanche   16 mars 1806

[10] Lyon le 16 mars [1806]

J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre du 10 ; elle m'a horriblement fatigué. Le pis de tout cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables créatures, à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est dans votre cœur 1, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez beaucoup trop à la vie et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop passionné et j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes tous les deux bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de toutes mes pensées et voilà ce que je crois à votre sujet.

Il faut que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous aviez formés en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette solitude de tout ce qui tient à vos affections. L'air natal vous vaudra encore mieux ; il sera peut-être un baume pour votre mal. Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former à Lyon un salon des Arts qui serait organisé à peu près comme lesAthénées de Paris. Il y aurait[11] différents cours. Camille m'a consulté sur les professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parlé de vous ; je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce de cours qui serait bien fait pour réussir ; ce serait d'embrasser toutes les sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y être étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir les points de contact et de donner ce qu'on pourrait appeler la philosophie ou la génération de toutes les connaissances humaines. Je m'explique sans doute mal ; mais vous savez ce que je veux dire.

Camille m'a dit qu'il vous consulterait à ce sujet. Il croit que vous seriez un homme très utile dans l'établissement qu'il projette, à cause de la variété de vos connaissances. Il croit aussi qu'il serait intéressant pour la ville de ramener un homme tel que vous dans ses murs. Il vous aime et vous estime beaucoup. Je n'ai pas l'adresse de Camille ; il ne m'en a pas donné d'autre que celle de Degérando. Tâchez de le voir ; de son côté il cherchera aussi à vous voir. Vous devez par conséquent bien venir[12] à bout de vous rencontrer. II y a seulement une circonstance qui doit vous engager à faire de sorte que ce soit le plus tôt possible. Le maire de notre ville est dans ce moment à Paris ; Camille l'y trouvera encore et pourra lui parler de vous selon ce que vous aurez dit. Voilà donc le projet auquel je vous conseille de vous arrêter, c'est de profiter du moment où le maire et Camille sont tous les deux à Paris pour tâcher d'arranger avec ce dernier quelque chose qui vous soit agréable d'abord et utile ensuite. Il est sûr qu'outre le cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des cours particuliers, ou travailler à quelque ouvrage. Vous seriez ici avec vos amis ; vous éviteriez les abîmes de la solitude ; vous vous retrouveriez peut-être. Si une fois vous pouviez compter sur une existence agréable et honorable, vous pourriez vous associer une femme de votre choix et qui parviendrait peut-être à combler le vide qu'a laissé dans votre cœur la perte de vos anciennes affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez me répondre ; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous répugnerait ;[13] mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas un enfantillage ? Eh, mon Dieu, dans ce monde où tous les sentiments s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on trouvera très naturel votre second mariage. On croira qu'il est le fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos sentiments, même les plus vifs et les plus profonds ; mais ceux qui connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le vôtre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque chose pour vous sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une autre âme qui réponde à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les cas, vous serez justifié ; les indifférents, comme vos connaissances et vos amis, trouveront cela très naturel. Voyez, mon cher ami, à quoi vous êtes exposé ; voyez les folies, permettez-moi ce mot, auxquelles vous pouvez vous livrer ! La solitude ne vous vaut rien non plus qu'à moi. Revenez au milieu de vos amis et mariez-vous dans votre patrie !

Je dois cependant vous prévenir que tout ce que je viens de vous dire est très subordonné aux circonstances. Voyez donc, avant de vous arrêter à mon projet, ce que vous dira Camille. Je désire beaucoup que ce projet[14] réussisse ; je le désire pour vous et pour moi.

Mon cher ami, tâchez, en attendant, de vous préserver de ces affections que vous formez ainsi en courant. On dirait que vous cherchez à vous débarrasser de votre cœur, vous le jetez à qui se trouve là. Il n'y aurait pas d'inconvénient si l'objet de cette affection passagère était d'une condition égale ou au-dessus de la vôtre ; mais vous savez bien, mon cher, que, dans l'état actuel de la société, vous ne pouvez pas prétendre à une femme d'une grande fortune ou d'un grand nom. Si donc vous avez le malheur, - et cela peut vous arriver très souvent puisque c'est la chose dont vous vous inquiétez le moins et qu'un mariage de convenance est à vos yeux une monstruosité - si donc, vous dis-je, vous avez le malheur d'être séduit par une personne avec qui vous ne puissiez pas vous marier, qu'arrivera-t-il ? Ne venez pas me dire que cela ne dépend pas de vous ! Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. Vous êtes trop peu accoutumé à vous modérer ; vous ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, et c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au[15] gré de chacun ? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous soumet et nous entraîne à chaque instant ? étudiez votre cœur, descendez dans votre âme et, lorsque vous apercevrez un sentiment nouveau, cherchez à voir s'il est raisonnable. N'attendez pas, pour éteindre un feu de cheminée, que ce soit devenu un grand incendie. Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler ; il y a des malheurs que notre faute a occasionnés ou inspirés, il faut nous corriger. Les plus petites choses vous agitent, que doit-ce être des plus grandes ? Vous prenez quelque intérêt à une jeune personne et de suite vous vous imaginez que c'est de l'amour. Vous caressez cette illusion sans vous informer si la personne est libre ou non, si elle peut être à vous ou non ; et, lorsque vous êtes désabusé, vous êtes tout à fait amoureux.

Je vous en conjure, commencez un apprentissage nouveau ; modérez-vous sur les choses importantes ! N'attachez pas du prix à des niaiseries et vous parviendrez à bien apprécier les objets graves.[16] Je ne vous parlerai que peu de moi parce que vous me grondez de prendre un parti sur lequel je vous consultais. J'ai encore ici reconnu votre caractère indomptable. Ce n'était point des emportements que je vous demandais, c'était des avis. Je sais que, dans le moment où vous m'avez répondu, vous n'étiez pas assez raisonnable pour me donner des avis ; mais j'espère que vous serez plus calme cette fois-ci et que vous me parlerez un langage dégagé de passion. Vous motiverez les raisons qui vous font me détourner de mon projet ; je vous ferai les objections que je croirai devoir faire ; vous les combattrez à votre tour ; et peut-être que nous parviendrons à nous éclairer mutuellement.

En attendant, mon cher ami, je vous prie de prendre quelques informations qui peuvent m'être utiles ; mais je voudrais que vous le fissiez sans me compromettre et sans vous compromettre vous-même. Comme mon projet est bien loin d'être arrêté, il faut que j'examine bien, avant de me déclarer, pour ne pas m'exposer à passer pour un fou. Mais, en attendant, il est bon que je me mette en mesure. Sachez donc quelle vie on mène au séminaire de Paris, quel en est à peu près le régime intérieur, non pas pour[17] le boire et le manger, car cela m'est absolument égal. Je voudrais seulement savoir quelle somme d'exercices de piété on exige dans la journée, quelle somme de temps on a pour être seul avec soi-même, quelles sont les études qu'on y fait, à part la théologie et la philosophie, etc. Je voudrais savoir encore si l'on ne peut pas mêler à tout cela quelque étude étrangère, comme par exemple le grec et l'hébreu. Il me passe par la tête d'étudier les preuves de la Religion dans les sources mêmes ; je ne puis le faire qu'en m'y livrant entièrement et exclusivement. Il faut donc que je quitte le monde et que j'embrasse l'état ecclésiastique. Croyez-moi, mon cher, je pourrais faire quelque bien dans cet état-là ; et c'est une considération qui ne peut pas être indifférente. Que savez-vous, je pourrais trouver la lumière. Dieu exige peut-être que j'emploie toutes mes facultés à cette recherche importante. Il donne la foi aux simples ; mais, comme j'ai le malheur d'être, au contraire, très peu simple, c'est-à-dire d'être très mauvais, il veut peut-être ne m'accorder ce don qu'autant que je lui dévouerai toutes mes facultés. Si une fois je venais à être convaincu, je pourrais en convaincre bien d'autres ; car ensuite il[18] y a une inspiration qui tient à la conviction intime ; cette inspiration produit une éloquence entraînante et pour ainsi dire contagieuse, celle de missionnaires. Voilà toute mon hypocrisie, mon cher ; dites-moi si vous la condamnez. Mais mettez-vous bien dans la tête que, si je continue à faire comme je fais, je serai toute ma vie un misérable hypocrite qui n'aura pas assez de force pour avouer ses véritables sentiments et qui aura même l'impardonnable faiblesse de détester de tout son cœur ceux qui les avoueront.

Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des inconséquences de J.-J. Rousseau.

Mon cher, j'ai brûlé toutes vos lettres ; je vous prie d'agir de même à l'égard des miennes.

Adieu, mon cher Ampère, croyez à toute mon amitié et écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez. Votre meilleur ami, SIMON.

[19]A Monsieur AMPÈRE, répétiteur d'analyse à l'École polytechnique, à Paris.
(2) Ampère est en pleine passion pour Mlle Potot qu'il finira par épouser. Il a dû y faire allusion en écrivant à Ballanche qui s'en inquiète.

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