To Joseph-Marie Degérando   septembre 1810

[Septembre 1810]

Mon cher et respectable ami, Je ne vous ai point écrit depuis la lettre dont Monsieur votre frère eut la bonté de se charger à Gap. Que de fois depuis cette époque je me suis reproché mon silence ! Mais je craignais toujours d'abuser d'un temps aussi précieux que le vôtre. Qu'avais-je à vous dire qu'à chercher à vous peindre les sentiments de cette amitié si vive et si pure, de cette reconnaissance dont mon cœur sera plein toute ma vie. Ah, je sais que vous les connaissez, ces sentiments et que je ne puis qu'en affaiblir l'expression en cherchant à les peindre sur le froid papier. En vous disant à quel point je désirais votre retour, je ne pourrais que remettre devant vos yeux la longue durée qui devait s'écouler avant que vous fussiez réuni à Mme Degérando et à vos enfants. Avec quelle douce satisfaction j'ai vu le nouveau gage de votre bonheur à venir caressé et nourri par sa mère !

Enfin, le terme approche où vous serez rendu à des objets si chers et aux tendres amis qui vous regrettent à Paris. Parmi eux, nul ne désire plus que moi de vous revoir. Nul ne fait des vœux plus ardents pour qu'à votre retour vous trouviez quelque dédommagement des peines qu'a dû vous faire éprouver la séparation des personnes que vous aimez le mieux et d'un fils qui vous est si cher. Vous le trouverez bien grandi et ayant l'air de jouir d'une meilleure santé qu'à l'époque de votre départ.

On m'a fait espérer que vous seriez ici dans six semaines. Si j'en avais une entière certitude, je serais trop heureux. La nomination de M. Maine de Biran au corps législatif m'a fait un bien grand plaisir. Après votre retour àParis, rien ne peut m'en faire davantage que de l'y voir fixé. Pourquoi faut-il que, tous trois pleins d'amour pour un genre de recherches malheureusement si peu suivi aujourd'hui, les circonstances nous tiennent depuis plusieurs années si loin les uns des autres. Je m'en suis toujours occupé depuis de ce sujet si chéri d'études et de travaux, dont on trouve tous les matériaux en soi-même. J'ai vu plusieurs fois, et à Genève pendant ma tournée 1 et à Lyon, et ici où il n'a fait malheureusement qu'un court séjour, M. Pictet dont nous avons parlé lorsque nous pensions à rendre plus utile une science trop livrée à la spéculation. Je ne sais si M. Camille vous a parlé d'une réunion qu'il me procura à Lyon avec M. Pictet... Eh bien ! ces moments ont passé avec la même rapidité que les autres, que toute la vie, et nous voilà aussi tous séparés les uns des autres ! J'espère cependant que vous amènerez M. Camille avec vous passer quelque temps àParis. Ce serait pour moi un grand surcroît de jouissances. Nous avons laissé à moitié des discussions bien intéressantes entamées à Lyon. J'ai aussi fait connaissance avec un métaphysicien de Grenoble que M. Scipion Périer connaît beaucoup. J'ai rapporté de mes conversations avec lui une haute idée de cet homme. C'est M. Planta, inspecteur de cette Académie.

La dernière fois que j'ai eu l'honneur de voir Mme Degérando, elle était incommodée et souffrante. Depuis, on m'a dit qu'elle se trouvait mieux et qu'elle était sortie quand je me suis présenté, ce qui me fait espérer qu'elle est réellement mieux. M.M. Mottet de Gérando, Périer, [Bodart] se portent très bien, ainsi que les autres personnes que je connais parmi celles qui peuvent vous intéresser, ma sœur et mes enfants aussi.

Adieu, mon cher et respectable ami, gardez-moi toujours une place dans votre cœur, car la pensée que vous me conservez toute l'amitié dont vous m'avez donné des preuves si touchantes est la plus douce de toutes mes pensées, comme la plus tendre reconnaissance, la plus vive amitié pour celui qui mérite de réunir tous les sentiments que je puis éprouver sont au premier rang dans mon cœur. Mon cher ami, lisez-en l'assurance avec ceux que vous m'avez toujours montrés. Je vous embrasse de toute mon âme. J'attends l'instant qui doit vous ramener au milieu de tous vos amis. A. AMPÈRE

(2) Voir Lettre 0362.

Please cite as “L365,” in Ɛpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 5 June 2025, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L365