To Claude-Julien Bredin   12 février 1812

[199] Mercredi, 12 fév[rier] [1812]

Cher ami, quelle peine j'ai ressentie en lisant ta dernière lettre où tu me parles de notre pauvre petite Agathe ; comment donc ne lui ai-je répondu sur-le-champ ! Ah, comment ? Je le sais bien. C'est que je ne fais jamais que ce qui m'ennuie. Je me croyais aujourd'hui obligé de porter un rapport à la Commission des livres classiques qui s'assemble tous les mercredis. J'y travaillais tellement à contre-cœur et ma tête est si fatiguée que, tout en croyant chaque jour le finir, je ne l'ai point encore achevé.

En conséquence, pour éviter les reproches dont je n'aurais su comment me tirer, je n'ai point été à la Commission et je t'écris pendant le temps même où j'aurais dû y aller. Que je te fasse à présent des reproches ! Tu n'as nul sujet d'inquiétude pour ton ami, ni pour ses enfants ; tout le monde se porte bien ici et, en retardant de t'écrire, c'est moi surtout à qui je fais de la peine.

Mais toi, mon ami ! Tu me laisses dans l'inquiétude où ta lettre m'a mis ! Quand je t'aurais écrit[200] sur-le-champ, aurais-tu donc attendu ma réponse pour me tranquilliser si ta petite est guérie, afin que je ne [le] susse que dix jours après ? Tous les jours, depuis que tu m'as appris ses souffrances, j'attendais de ses nouvelles ; deux lignes seulement.

J'espère qu'elle est hors d'affaire ; car si tu avais continué à souffrir de ses maux, tu ne te serais privé du moins de ce faible soulagement qu'on trouve à entretenir son ami de ses peines. Mais j'ai besoin d'en avoir la certitude. J'ai remis 200 francs à un homme envoyé de Chantilly par ta tante. Que pouvais-je faire ? Tu m'écris son âge, etc., pour que je la reconnaisse, et tu ne lui écris pas d'aller le prendre elle-même ; au reste, je crois que tu as bien fait ; ce voyage l'aurait fatiguée. J'ai donc remis les 200 francs et c'est encore une inquiétude pour moi jusqu'à ce que je sache de toi que ta tante t'a écrit qu'elle les avait reçus.

J'ai perdu le compte de ce que j'avais reçu pour ton père et toi,[201] de ce que tu as à Lyon reçu de François et remis pour moi à Ballanche. Je te prie de le noter, car je dois te devoir encore après les 200 francs de ta tante. Dans tous les cas, je n'ai aucun besoin d'argent.

J'ai trouvé une occasion favorable de me procurer les gravures de Flaxman * dont je t'avais parlé l'année passée, l'enfer, le purgatoire et le paradis du Dante. Cela fait un petit volume que je n'ai que pour prier un certain Bredin de l'accepter. Je le lui enverrai dans quelque ballot de livres de Bouchot à Ballanche. Prie de ma part cet excellent ami Bredin d'accepter ce petit livre !

Ma sœur me parle d'une toile qu'elle avait donnée à faire àPoleymieux. Si tu y peux quelque chose, tu lui ferais un grand plaisir en faisant en sorte qu'on l'emballât et qu'on la mît à une voiture publique pour les marchandises, à mon adresse.

J'ai été peiné de ce que, dans ta lettre, tu me parlais d'embarras que tu disais me donner. Oh ! tu ne sens donc plus ce qui se passe dans mon cœur ! C'est la seule jouissance qui me reste quand je puis avoir a faire quelque[202] chose qui se rapporte à l'une des deux personnes qui occupent toutes mes pensées ; tu sais bien que tu es l'une d'elles. Toutes deux semblent quelquefois m'oublier, toutes deux ne me comprennent pas, elles croient devoir me remercier du bien qu'elles font à mon cœur quand elles peuvent lui procurer le trop rare bonheur de leur rendre quelque petit service.

Mon ami, ce cœur est toujours plus oppressé, toujours je souffre davantage ; mais pourquoi t'en parler ? Tu as bien assez de tes peines propres !

Tu me demandais dans une lettre précédente quelque chose sur la métaphysique. Mon ami, j'ai là, sur mon bureau, deux lettres de Maine de Biran, sur ce sujet. Je ne puis trouver un moment pour répondre à toutes les demandes qu'il me fait sur différents points de cette science. Ma tête n'y est plus ! Je serai moins tourmenté quand je pourrai t'en parler. J'ai lu, il y a quelque temps, un petit ouvrage italien intitulé : Ultime letere di Jacopo Ortis, tratte degli autografi. * Connais-tu cela ? Ce Jacopo[183] Ortis 1 ne ressemble que trop à Werther et finit comme lui. Mais il m'a serré le cœur. Il se trouve, en bien des points, plus d'analogie avec moi que Werther. Il n'avait pas un orgueil aussi intraitable. Les maux de son pays contribuaient surtout à augmenter ses malheurs et sa pauvre mère, la pensée du chagrin qu'il allait lui faire, lui fit différer longtemps d'y mettre un terme.

Si tu pouvais emprunter ce livre qu'on ne m'a prêté que quelques jours, je voudrais que tu le lusses. Cela n'est probablement pas traduit, mais si facile à comprendre. Mon ami, il y a un cabinet littéraire où l'on prête des livres italiens, anglais, etc. Ne pourrais-tu pas te le procurer ou par quelqu'un de tes amis ? Demande à Bonjour s'il ne le connaît pas ! Je n'ai point de ses nouvelles ; que fait-il, Bonjour ? Et Barret la foi ? T'ai-je parlé de la grande découverte de chimie ? Un ancien élève de l'école[184] Polytechnique 2 qui s'occupe uniquement de cette substance depuis dix ans qu'il en est sorti, a formé une substance d'apparence huileuse, liquide et allant au fond de l'eau du vase où on la prépare, qui détone avec la violence des métaux fulminants.

On ne connaissait jusqu'à présent que des corps solides qui eussent cette propriété. La première fois qu'il l'a obtenue, ne s'en défiant nullement et par la seule chaleur de sa main, elle a fait explosion et lui a crevé un œil et emporté un doigt. Deux mois malade dans son lit. Il en fait à présent, mais avec toutes les précautions nécessaires. On ne sait comment la séparer de l'eau. II paraît qu'elle ne détone qu'en la décomposant, et qu'elle ne le ferait plus si l'on pouvait la sécher. Je crois, comme lui, qu'il est très probable que l'azote est un oxyde dont le radical, analogue aux métaux, est combiné dans cette huile avec l'acide muriatique oxygéné 3, qu'on doit, comme tu le sais, regarder comme un corps simple, et qui, en s'unissant[] à l'étain et à l'arsenic, donne des huiles assez ressemblantes à celle-là, mais qui ne détonent parce que ces métaux sont moins combustibles que le radical de l'azote.

Il parait aussi par un travail très curieux d'un jeune chimiste nommé Clusel que le souffre est également un oxyde.

Comme tout cela m'aurait rendu heureux autrefois ; mais, à présent, mon âme est toute fanée. Ce qui me tourmente à présent, c'est un désir inconcevable de passer à Lyon cette année, d'y passer quelques jours avec toi. Ah ! si je le désire ! Mais je ne l'obtiendrai pas.

Adieu mon bon ami, adieu Bredin. Ne me laisse donc plus si longtemps sans avoir de tes nouvelles et de celles de ta famille. Tu sais bien ce que je te prie de dire de ma part à toutes les personnes qui la composent. Adieu, bon ami.

[186]A monsieur Bredin fils professeur d'anatomie à l'école vétérinaire près des portes de Vaise à Lyon (Rhône)
(2) Les lettres de Jacopo Ortis, publiées en 1798 par l'italien Foscolo (1775-1828). Sur Jacopo Ortie, voir Stendhal. Lettre du 3 janvier 1823 (édit. in-16, t. 1, p. 224).
(3) Dulong (1785-1838) était entré à l'École Polytechnique à 16 ans en 1801. Il trouva le chlorure d'azote en 1812.
(4) Chlore.

Please cite as “L409,” in Ɛpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 5 June 2025, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L409