Mon bon ami, voilà deux jours que je ne peux plus te voir ! Voilà deux jours passés à me repentir de t'avoir si peu vu ! Surtout à penser à ma bêtise de dimanche soir, à me tourmenter de ce que, si Ballanche ne m'avait pas dit que Roux était à Armide et ne viendrait pas, que tu lui avais dit que tu ne viendrais chez son père qu'entre 8 et 9 heures et qu'encore c'était bien douteux, j'aurais attendu ou Roux ou toi, et que tu m'aurais trouvé ! Nous aurions été ensemble chez Camille, et cette conversation sur M. Augustin Périer qui m'a retenu si longtemps quand je ne voulais qu'entrer et sortir, aurait eu lieu avec toi. C'est là ce que je regretterai toujours. Peut-être aurait[on] décidé quelque chose ; tu aurais vu tout de suite ce qui pouvait sauver cet excellent[ami]. C'est toi qui l'aurais sauvé. A présent, il ne me reste plus rien. Tout le bonheur que je me promettais de mon voyage à Lyon n'a pas existé, ne peut plus se retrouver. Il me semble que je viens d'être dépouillé[212] de tout. Je ne puis pas te peindre le chaos qu'a laissé dans ma tête l'aventure de Roux et notre conversation dans le jardin de l'école vétérinaire. Devenu mille fois plus difficile à me contenter moi-même, ma psychologie revient sous les diverses formes qu'elle a eues successivement. Mon imagination en est épuisée, et cependant ce chaos est un ensemble de vérités, mais tellement mêlées que je les sens sans trouver encore d'expressions pour les rendre, et qui m'attachent d'autant plus invinciblement qu'elles se croisent davantage en tous sens. C'est là l'accouchement laborieux. Oh, s'il, pouvait s'achever !
M. Guéneau, le médecin, s'est trouvé nommé ce matin pour examiner les conscrits, je ne l'ai vu qu'un instant, et je ne pourrai le revoir ; je partirai pour Paris à 3 heures. J'ai réfléchi tout le matin en me désespérant de n'avoir pas la copie de ce que j'ai écrit avec[213] Roux. Envoie-le-moi à Paris de la manière la plus sûre et la plus prompte, à Paris ! Jusqu'alors, plus de repos pour moi. M. Gilibert vient de me l'apporter. Je t'embrasse de nouveau. Nous avions emporté par mégarde une espèce de serviette à toi. Le conducteur de la carriole s'est chargé de te la rendre. écris-moi, je t'en prie, s'il l'a fait, et mets à la poste la lettre ci-incluse ! Il faut qu'elle parte timbrée de Lyon. écris-moi les titres précis des ouvrages que je t'achèterai comme tu le désires et les indications nécessaires pour retirer ton argent. Tu sais bien, je me dépêche de t'écrire avant qu'on vienne m'en empêcher. J'aurais bien d'autres choses à te dire, et surtout besoin d'avoir une lettre de toi.
As-tu rendu les 10 francs à ton père, ne dois-je rien d'autre, car je ne puis plus compter sur ma mémoire. As-tu[214] vu Roux et qu'avez-vous dit de moi ? Donne-moi des nouvelles de ta femme, de toute ta famille, de tous nos amis. Aime-moi encore, voilà le seul bien qui me reste ; et dont j'ai si mal profité ! Voilà donc ce mois d'octobre anéanti ! Adieu, adieu, cher ami, mille fois plus cher que tu ne peux le comprendre. Combien ton élisabeth, que j'ai lue à ma sœur dans la carriole, m'a attendri et fait de bien ! Je te l'enverrai avec Marc Aurèle.
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