Mon bon ami, comment ne t'ai-je pas encore répondu ? Ta lettre m'a fait bien plaisir en me donnant de tes nouvelles, beaucoup de chagrin en me rappelant comment j'ai laissé perdre le mois le plus précieux de ma vie, celui où je pouvais passer tous mes moments avec toi. A peine, comme tu dis, avons-nous joui du bonheur d'être ensemble. L'arrivée de Roux, le projet de faire mon ouvrage avec lui, en a été de fait la principale cause. Cet événement m'a causé d'abord beaucoup de joie, puis un des plus vifs chagrins de ma vie. Mais c'est à ce chagrin que je dois toutes mes réflexions depuis que je t'ai quitté. Jamais elles n'ont été si fructueuses ; ce n'est que depuis cet état d'absorption continuelle dans le plus profond de mon être que j'ai vu enfin toute la vérité avec la dernière évidence sur le sujet auquel j'ai consacré toute ma vie. C'est aussi à cet événement que je devrai la force de tout écrire moi-même. Je ne puis le regretter ; tout passe avec une si inconcevable rapidité, les jours de bonheur comme les plus pénibles, excepté les vérités que conserve à jamais le genre humain.
Je regrette tous les souvenirs pleins de charme que j'aurais rapportés de Lyon si Roux n'y était pas venu ; mais ce que j'en ai rapporté me console autant que cela est possible. S'il ne m'avait[86] pas montré les lacunes que laissaient mes quatre systèmes, qui sait si j'aurais jamais découvert les deux autres systèmes qui les remplacent ? Cet ensemble que j'admire à présent malgré moi m'aurait peut-être été toujours inconnu, dans deux points aussi importants que les quatre que j'avais déterminés : la génération des idées générales et celle des notions nouménales ; d'où résultent ces deux phénomènes, les plus importants de tous, et que personne que je sache n'avait entrevus, auxquels je donne les noms de cosmognose et de théognose. S'il ne m'avait pas dit qu'en travaillant exclusivement à l'exposition de la faculté synthétique de l'entendement, j'oubliais la faculté analytique, je ne me serais pas occupé de cette dernière ; je n'en connaîtrais pas à présent les lois, les effets et les trois grandes applications ! Oh, c'est à présent que je voudrais être avec toi ! Tu ne trouverais plus ma psychologie sèche et minutieuse.
Si j'avais eu toutes ces idées avant d'aller à Lyon, quelle impression opposée[87] sur Roux lui-même ! Tu me parles de son ultimatum en psychologie, écris-le moi, je t'en prie, tout de suite.
Vendredi 13 8bre [octobre] [13 novembre] Voilà ce que j'écrivis dimanche passé. Ma lettre devait partir le lendemain. M. et Mme Gilibert et M. Dumas de Montpellier vinrent dîner chez moi. Cela m'empêcha de l'achever. Depuis j'ai tant souffert que je n'ai pu reprendre la plume.
Je ne pouvais t'expliquer la cause de ce chagrin, ni te parler d'autre chose. Quand je pense à tout le mal que m'a fait ma violence au sujet d'une lettre que je voulais porter et qu'on voulait envoyer par un domestique pour ne m'en pas donner la peine, je ne me conçois pas moi-même ! Encore moins quand je pense à tout ce que m'a fait dire presque d'injurieux à ce qui m'est le plus cher au monde, cet accès de colère inconcevable et dans sa cause et dans ses résultats ! 2... A présent, tout le monde l'a oublié ou pardonné, excepté moi-même. Comment me le jamais pardonner ?[88] J'étouffe de rage contre moi. Je ne te parlerai plus de tout cela. Je souffre presque autant du regret de n'avoir pas employé tout le temps que j'ai été à Lyon à le passer avec toi. Je te dirai que tu as perdu sûrement ton pari, car je n'ai vu la personne au portrait qu'une fois depuis que je suis ici et que la brouillerie est décidée sous les dehors d'une politesse de bienséance. Cependant ne songe pas à le payer, ce pari : il ne me ferait plaisir qu'autant qu'il ne t'entraînerait dans aucune dépense. Voici maintenant ce que j'ai promis à ma sœur depuis huit jours, de t'écrire pour ta femme ; elle croit que je l'ai fait. Mme Bredin lui avait demandé de s'informer du prix des boîtes à scalpel et de la manière de s'en procurer un certain nombre. Après bien des recherches qui ont été inutiles à cause qu'on ne trouve dans le commerce ces boîtes que garnies des instruments qu'elles doivent contenir, chez les couteliers qui font ces instruments, et qu'il s'agissait des boîtes vides, je me suis adressé à un jeune médecin que je connais ici. Il m'a dit qu'il y a de ces boîtes de tous prix, de toutes grandeurs, destinées à renfermer plus ou moins d'instruments ; que, si je pouvais lui remettre un modèle de celles qu'on désirait, il me les procurerait. Prie donc, je t'en prie, ta femme d'en avoir une et de me l'envoyer ou des renseignements équivalents. Ma sœur, pleine de reconnaissance de toute l'amitié que vous avez montrée tous deux, se tourmente de ce que la commission n'est pas encore faite. Elle se porte à merveille ainsi que mes enfants, et moi aussi malheureusement. Je suis tous les jours de plus en plus charge à moi-même. J'ai eu plusieurs conversations sur la psychologie avec MM. Durivaux et Maine de Biran ; je n'y ai rien trouvé de fait pour me rendre le bonheur que je trouvais autrefois à m'en occuper. Ce n'est que seul que je médite avec délices, et voilà huit jours que mon esprit a été tout renversé sur d'autres sujets.
J'avais mille autres choses à te dire, j'ai été interrompu. Elles ne me reviennent plus à présent et,[90] quoiqu'il ne soit pas bien tard, il y a si longtemps que je ne dors plus que mes yeux se ferment malgré moi. Adieu, mon ami, il faut te quitter puisque cette lettre doit partir demain et que ma leçon m'appelle à l'école Polytechnique en me levant. Aime-moi, écris-moi, ou je ne saurai plus comment supporter la vie. Dis mille choses pour moi à ta famille, à tous nos amis. Je t'aime et t'embrasse de toute mon âme. Ah ! mon ami
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