To Claude-Julien Bredin   décembre 1814

[Décembre 1814]

[281]J'ai reçu ta dernière lettre, Bredin ; je t'en remercie quoiqu'elle soit bien courte. Il y a toujours le même vide, les mêmes regrets vagues dans ma vie. Tout me réussit de ce qu'on voit au dehors, tout me pèse au dedans. Le cœur de l'homme est trop vaste, dit-on, pour que rien sur la terre puisse le remplir ! Serait-ce donc ce que j'éprouve ? Au reste, depuis le printemps passé, des idées me tourmentent dès que je me trouve dans une situation tranquille. Pendant que j'étais dans l'incertitude sur ma nomination, je n'y pensais presque plus, tout agité de craintes et d'espérances, et l'esprit plein de calculs et de visites. A présent, je retombe moi-même, je ne trouve plus rien dans ma vie ! Il vaut mieux souffrir[282] et être agité et vivant que d'être dans cette situation. J'espère que je pourrai m'en secouer, que je travaillerai avec ardeur : d'abord aux mathématiques dont je vais m'occuper avec énergie ; ensuite un jour à cette psychologie dont je ne puis pas me cacher que j'ai résolu, en profitant de ce qu'a fait [Maine de Biran], les grands problèmes restés jusqu'alors insolubles. Mais il faudrait arracher de ma mémoire des souvenirs que je chéris malgré moi, qui dominent encore la plus grande partie de ma vie, et qui l'empoisonneront peut-être jusqu'à la fin. J'ai fait de grands efforts pour me dire : Me voilà libre ! Ils n'ont abouti qu'à me prouver que je l'étais moins que, jamais ; et cependant je défendrai cette liberté en[283] théorie, plus que personne n'ose le faire. J'en ai une conviction si complète, si absolue, et je me conduis comme un esclave ! En t'écrivant, il m'est venu l'idée d'aller voir Tesseyre.

Croirais-tu qu'il y a plus de six mois que je ne l'ai vu ; je n'ai pensé qu'à l'Institut et à une seule autre chose tout ce temps. Que me reste-t-il de tant de temps qui m'a été déjà accordé sur la terre ? Je te quitte pour aller voir Tesseyre, je t'embrasse mille fois. Cher ami, écris-moi, écris-moi bien longuement, ce sera un soulagement à la peine qui me dévore d'être loin de toi : je ne sais comment je la supporte. Ballanche se porte bien, mais il est allé demeurer à la Chaussée[284]d'Antin. Je ne me suis malheureusement pas trouvé chez moi quand il m'est venu voir, de sorte que je ne l'ai pas vu depuis un jour qu'il vint déjeuner avec moi, il y a je crois dix ou douze jours. Adieu, mon bien cher ami, donne-moi, je t'en prie, des nouvelles de ta santé et de celle de ta femme. Je passerai chez M. Huzard pour les 160 francs. Sois heureux, je t'en prie. Ton ami, A. Ampère. Degérando me parle sans cesse de toi, il t'aime bien ! Parle-moi de Camille !

A monsieur Bredin Directeur de l'École royale vétérinaire, à Lyon (Rhône)

Please cite as “L500,” in Ɛpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 5 June 2025, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L500