To Claude-Julien Bredin   26 décembre 1814

[285]Le 26 Xbre [décembre] 1814

Mon bon ami, j'ai eu aujourd'hui bien du chagrin relativement à toi, que n'a pu contre-balancer le plaisir de porter pour la première fois la croix de la Légion d'honneur dont j'ai reçu hier l'autorisation. Ce début va bien t'étonner, je n'aurais jamais cru avoir à t'écrire sur ce sujet ; mais je crains que tu n'ignores quelques sujets de plaintes qu'on m'a faits de toi dans les visites que j'ai été obligé de faire ce matin, et qui m'ont fait tant de chagrin que je suis bien sûr que des reproches vingt fois plus graves, qui m'auraient été adressés personnellement, ne m'en auraient pas fait la moitié. Pensant qu'il peut t'être utile d'en être instruit, je ne perds pas un instant pour te les écrire. Te ferai-je de la peine en t'écrivant tout cela ? Non, cela n'est pas possible, tu m'aimes trop[286] et tu sais trop combien je t'aime, pour mon excellent ami. Ils disent tous la même chose, que tu ne remplis pas ta place, parce que tu laisses sans les faire la plupart des choses pour lesquelles elle est créée ; que beaucoup de lettres du Ministère restent sans réponse ; qu'il en est de même de celles de M. Huzard qui en exigent une ; car, quand je causais de tout cela avec lui dans le chagrin que j'en avais ressenti, il me disait avec une expression de tendresse et d'intérêt pour toi  : Il y a bien de mes lettres où il n'y a pas besoin de répondre ; mais il y en a où il me met, en ne pas répondant, dans un grand embarras et il se fait bien tort ! Mon bon ami, ne continue pas cette manière de ne pas répondre ; fais écrire au lieu d'écrire toi-même !

On te paye un secrétaire et tu ne t'en sers pas ! Je le sais bien,[287] Chatelain que j'aime tant est la principale cause que cette correspondance avec le Ministère et avec M. Huzard [[soit en retard]] ; il faudrait que tu puisses faire avec lui comme tous ceux qui ont un secrétaire : Voilà une lettre à laquelle vous répondrez aujourd'hui ; vous y mettrez telle et telle chose. Puis le directeur n'a plus qu'à relire et signer ; ou bien, si la chose est importante et difficile : Mettez-vous là et écrivez ce que je vais dicter.

je parierais tout au monde que, tandis que tu donnes lieu aux plaintes les plus graves, la moitié du temps que Chatelain doit, d'après ses engagements, passer à l'école, il n'y est pas ou s'amuse à lire, dessiner ou tailler des plumes !

La chose la plus importante pour toi, la plus indispensable, ce serait un secrétaire qui travaillât de lui-même sur de simples indications de ta part. Chatelain le pourrait s'il le voulait ; mais il aimera mieux[288] ne point faire d'effort sur lui-même, laisser aller les choses et te précipiter dans des embarras toujours plus terribles.

Une des accusations est qu'on n'a pas les comptes des années précédentes comme ils doivent être remis au Ministère. Il y a retard de plus d'un an, en outre du temps qu'on peut raisonnablement accorder. Est-ce que, tout le temps que Chatelain n'est pas occupé à des choses urgentes, il ne devrait pas s'occuper uniquement à dresser ces comptes ?

Il y a une considération, mon bon ami, que je ne peux trop chercher à te bien faire comprendre, ce qui n'est pas facile, car elle ne me plaît pas plus qu'à toi, mais c'est un fait. Il faut se conformer à ce que les hommes qui gouvernent veulent, du moins dans ce qui ne fait aucun mal véritable et peut seulement être regardé[289] comme inutile ; car c'est souvent pour ces choses qui nous semblent inutiles que nous sommes placés. Il ne s'agit pas, dans l'esprit d'une administration en général, seulement qu'un établissement aille bien ; on met un intérêt extrême à savoir au juste comme il va, à ce que les règles soient observées exactement, les ordres exécutés sans délai. C'est la même chose partout.

N'ai-je pas vu dans l'Université que l'économe qui offrait un grand boni, parce qu'il n'avait songé qu'au bien de son lycée, était réprimandé, même puni par les moyens qu'on pouvait employer, si ses comptes n'étaient pas en ordre, et bien transportés sur de grands livres et que celui qui avait mis à dresser les siens un temps qui aurait peut-être pu être mieux employé, et qui offrait un état de situation bien correct, était loué et approuvé !

[290]M. Huzard, dont toute la conversation montrait la plus tendre amitié pour toi, m'a semblé surtout désolé de ce qu'en négligeant les choses qu'on veut de toi, pour lesquelles on t'a donné ta place, tu mets une partie du temps que tu pourrais y employer à des choses de détail que tu peux faire faire avec un mot, au lieu de les faire toi-même. On t'a envoyé des caisses de livres pour la bibliothèque des élèves. Il fallait, dans la semaine, faire porter ces caisses à la bibliothèque, en rayons, et dire à Chatelain : Vous m'apporterez après-demain le catalogue des titres. On te fait un grand reproche de ce que ces livres sont restés chez toi, et que tu as mis à les feuilleter un temps que tes obligations réclamaient.

Mon cher ami, Bredin, si tu savais comme je me suis senti le cœur navré de ces conversations, surtout[291] quand j'ai vu que M. Huzard partageait jusqu'à un certain point l'opinion fâcheuse sur ta négligence à remplir ce qu'ils appellent les devoirs de ta place et que, désirant pouvoir te défendre, il ne savait que répondre pour te justifier ! Tout cela n'est rien au fond ; mais, mon ami, je t'en prie, montre toi tout autre à présent ! Ce n'est pas de travailler plus qu'il s'agit, mais de faire travailler davantage les autres, de faire achever les choses à jours et heures fixes et de répondre toujours dans les trois jours à la réception des lettres officielles, avec tous les renseignements et comptes demandés. M. Huzard m'a remis 160 francs.

Il y a quinze jours que je n'ai pas vu Ballanche, il m'évite, il est tout à la rue de la Chaussée-d'Antin ; j'ai su par Dugas qu'il se porte bien. Je ne comprends pas qu'il ne t'ait pas écrit d'après ce que tu lui avais dit. Adieu, mon bon ami, je[292]/> t'embrasse mille et mille fois, je sens toujours davantage le tourment de vivre loin de toi, je donnerais tout au monde pour passer quelque temps à Lyon ; mais quand le pourrai-je ? As-tu parlé de moi à l'excellent d'Ambérieux ? Que fait Camille ? Mes autres amis ?

Dis-moi où est Roux, son adresse si tu la sais. La maladie de ta femme me fait la plus grande peine. Donne-moi, je t'en prie de ses nouvelles et des tiennes ! Que je voudrais remplir ton cœur de joie et de paix ! A. Ampère

A monsieur Bredin Directeur de l'École royale vétérinaire, à Lyon (Rhône)

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