To Claude-Julien Bredin   23 mars 1816

Samedi, 23 mars [1816]

Cher ami, j'ai fini aujourd'hui les examens dont j'étais chargé à l'école après la fin de mon cours. J'ai besoin de t'écrire parce que la tristesse me ronge ; que les pensées du sort des hommes quand ils ont quitté la terre m'accablent de leurs obscurités. J'aurais bien plus besoin d'une lettre de mon ami, mais je ne dois pas l'espérer de quelques jours s'il ne m'a pas écrit avant de recevoir ma dernière lettre. Tu sais comme, se retrouvant dans les mêmes circonstances, on retrouve aussi les mêmes idées. Je t'ai quitté pour en faire aussi des examens ; mais combien il me restait encore de bonheur qui a disparu depuis ! Les entretiens de M. d. K. me portaient dans cet avenir si ténébreux ; ils semblaient y répandre la douce lumière de l'espérance. A présent, mon cœur est mort même à ces sentiments comme à tous les autres. Un de ses conseils était de prier mentalement pendant quelques moments des examens en mettant la main sur ma poitrine  ; je le faisais alors en éprouvant quelquefois d'ineffables consolations. Je l'ai refait avec de sombres terreurs sans objets déterminés pendant les examens qui n'ont fini que ce matin.

Ce qui me frappe d'une manière si forte, c'est de voir que les événements ont été dirigés contre toutes les probabilités possibles et que le résultat en est uniquement en faveur, non pas du christianisme en général, mais du rétablissement pur et simple de la forme qu'il avait avant la Révolution dans le midi de l'Europe. Vois toi-même si c'est pour l'amélioration ou pour le pur système de Déplace et de Barret 1. Si tout a été conduit par la volonté céleste, eux seuls ont raison, et comment tout ne l'aurait-il pas été ? Vois si ce ne sont pas des choses surnaturelles, enchaînées ! Sydney Smith est en prison au Temple ; il s'échappe et se trouve à Saint-Jean-d'Acre ; sans lui, jamais l'homme qui a tout brisé sous son affreuse tyrannie ne serait revenu en Europe. Il revient, il forme une entreprise folle, il est chassé de l'Assemblée, et le vertige en saisit tous les membres au point de le mettre dehors par les épaules au lieu de l'arrêter. Toutes les espèces de danger l'assiègent : il ne périt pas en traversant presque seul l'Espagne, il ne périt pas en Russie, il ne périt pas en Saxe, il ne périt pas en France et enfin, ce qui est inconcevable, il ne périt ni quand il essaie de rentrer en France ni à Waterloo, etc., tandis que tous ceux qui auraient prévenu par leurs vues de bonheur général tout ce qui est résulté des épouvantables folies dont je parle, disparaissent comme la poussière. Moreau, qui eût empêché son retour, est tué au premier coup de canon. Mallet, c'est encore plus singulier, avait réussi quand il va se faire arrêter seul, etc. Rapproche maintenant tout cela de la chaîne des événements invraisemblables qui ont fait réussir César et ses successeurs : Pompée qui donne la bataille de Pharsale quand il avait vaincu sans combat par la famine, Brutus et Cassius qui laissent vivre Antoine, Cicéron qui fait donner à Octave le commandement de l'armée du Sénat, etc., et la manière dont se découvrit la conspiration contre Néron quand le succès en était sûr, parce que le Christianisme avait besoin de persécuteurs !

Dans les temps modernes, rappelle-toi la mort de Gustave et de Wallenstein, la levée du premier siège de Paris par Henri, son assassinat ! [illeg] Mais ce qu'il y a de plus inconcevable, ce sont les efforts toujours infructueux faits avant la Révolution pour détruire ceux qui ont tout rétabli. Que n'a-t-on pas fait en France alors pour rétablir les Stuart, pour détruire la Prusse et, sans la maison d'Hanovre et sans les sociétés secrètes de la Prusse, qui aurait pu arrêter nulle part l'envahissement du monde par les idées de la Révolution. Ce ne sont là qu'une petite partie des rapprochements qui m'occupent sans cesse malgré moi : supplée tout ce que le temps qui me manque m'empêche d'écrire ; rapproche-le de ce que tu as entendu sûrement dire à Déplace et à Barret  ! On veut des miracles, en voilà vingt fois plus qu'il n'en faut sous ce point de vue.

A propos de Barret, il a remis une lettre chez moi sans laisser son adresse, en disant que je ne pourrais le rencontrer où il demeure, et n'a pas reparu  ; cela me désespère. Si tu sais son adresse, envoie-la moi ! Je t'embrasse mille fois. écris-moi, je t'en prie.

A Monsieur Bredin, directeur de l'École royale vétérinaire, à Lyon. (Rhône)
(2) Déplace était un parent qui a signé au mariage d'Ampère. Barret était un ami qui se fit prêtre.

Please cite as “L528,” in Ɛpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 5 June 2025, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L528