To Claude-Julien Bredin   26 octobre 1816

[215] 26 8bre [octobre] 1816

Cher ami, j'ai pris l'émétique ce matin, je suis bien à présent, je viens de dormir après avoir mangé, mon esprit seul souffre actuellement. Je me relève en pensant que j'ai laissé deux de tes lettres sans réponse. Je me le reproche vivement, mais j'en serai plus puni encore par la privation que je redoute de toute lettre de toi d'ici à six ou sept jours. Je mériterais cette punition ; me l'auras-tu infligée ?

J'ai écrit ce matin à Ballanche pour la première fois depuis que je sais la mort de son père. Je la sais pourtant depuis avant-hier par celle de tes lettres à laquelle j'ai répondu le même jour. Mais hier !... Hier, je fus chez M. de Biran avec deux autres métaphysiciens. La journée fut donc anéantie.

Ton n° 18, si je m'en conviens, m'arriva le jour même où je t'avais écrit une lettre que tu auras dû numéroter 6. Je crus pouvoir attendre deux jours pour te récrire. De là jusqu'à avant-hier que je t'écrivis sous le n° 7, je ne pus jamais trouver un instant.

Ce n° 18 étant dans une lettre de Touchon 1, à laquelle j'ai voulu[216] répondre, les efforts inutiles que j'ai faits pour cela sont cause que j'ai été si longtemps sans t'écrire. Je lui répondrai pourtant ; mais, de grâce, obtiens de lui quelque temps de répit. Je suis écrasé, et où prendre le loisir nécessaire pour rassembler les idées qu'exigent les détails nécessaires sur un tel sujet Dis-lui, à Touchon, combien je l'aime ; prie-le de me pardonner ce retard !

Ta lettre n° 18 m'a été bien pénible en m'apprenant combien tu souffrais alors [de douleurs ]physiques, en m'indiquant de plus affreuses douleurs morales. J'espère que les premières sont dissipées ; mais écris-le moi pour que, du moins, je sois tranquille à cet égard. Quant aux autres, je ne vois que trop qu'elles vont toujours en augmentant. Mais, si je t'ai fait connaître toutes les peines de ma vie, si tu en as recueilli les aveux dans ton cœur, comment me caches-tu encore ce qui t'intéresse le plus au monde ? Je ne le vois que trop, tu le caches à ton ami. Une âme se perd, une âme si chérie,[217] en qui toutes tes espérances ; elle en entraîne d'autres. Depuis douze ans, plus de douze ans, le chagrin te ronge, voilà ce que je n'ai pu comprendre !

Je vois bien qu'il est question de quelqu'un qui t'intéresse beaucoup, mais comment ? Je ne te demande pas le nom, mais seulement les circonstances : l'histoire de tes sentiments, comme je t'ai fait à Lyon, à mon dernier voyage, celle des miens. A l'égard de Touchon, sur le raisonnement et le sentiment, ma réponse en gros est que le premier, auquel on peut toujours se fier quand il est juste, a une valeur objective, indépendante des formes et catégories ou lois de notre esprit. Dis-le à Touchon, en ajoutant que Clarke est tout raisonnement et raisonnement invincible. Quant au sentiment, il ne peut avoir qu'une valeur subjective dans la conscience ; mais il y est tout et irréfragable.

Comment ne m'as-tu pas encore[218] donné l'adresse de M. Oberlin, s'il est à Paris, comme je le crois.

Heureusement que les nouvelles que tu me donnes des élections de l'Ain ne sont vraies que pour Camille et que Michaud.... Encore pourvu que celle de Camille ne soit pas attaquée ! Donne-moi, je t'en prie, des nouvelles de cet excellent ami ; mais donne-m'en surtout de Ballanche ! Donne-m'en dans le plus grand détail ! Il est si malheureux dans ce moment ! Parle, parle-m'en !

Ton n° 19 commence par me dire que ma lettre du 9 octobre t'a rendu la vie. Voilà précisément, cher ami, ce que me font, et plus encore, les tiennes. Ah, si tu savais le bien qu'elles me font, la joie qu'elles versent dans mon âmes tu m'écrirais sans cesse ! J'ai déjà donné commission pour qu'on m'achetât pour toi la triple vie et les 40 questions, que tu me demandes. Tu les recevras aussitôt que je pourrai trouver une occasion leur te les envoyer.

Je comprends une partie de ce que tu me dis sur la nécessité de bander pour quelques jours les yeux de ceux à qui on a levé la cataracte ; je l'admets[219] bien pour quelques jours, pour quelques années si tu veux. Mais à quoi leur servira l'opération si on leur laisse le bandeau toute leur vie ?

Au reste, je ne pourrai conseiller J. B. 2 à personne. Parmi ceux que je connais, y en a-t-il un seul qui soit de l'eau vive. La vérité même, l'Amérique, ils font passer avant elle les intérêts du moment !

Voici encore une phrase de ta lettre que je n'ai pas su interpréter. Si M. était au désespoir des obscurités de J- B. : probablement que, sans qu'il le dise, il avait plus de chagrin de ce que les hommes ont besoin d'un tel livre. Est-ce seulement sous le point de vue de ce que les vices des hommes tendent ces obscurités nécessaires, ou celui des erreurs nécessaires qui se trouveraient dans ce livre ?

Tu me promets, cher ami, dans la même lettre que, sous huit ou dix jours, tu pourras me donner une idée de la doctrine de J. B. Souviens-toi de cette promesse ! Je vis dans cette attente. Si tu savais combien j'ai besoin que tu le fasses !

[220]Tu n'as pas vu Bonjour ! il ne t'a donc pas parlé d'un tableau de psychologie et d'une lettre détaillée dont je l'avais prié de te communiquer une partie ! Tâche de le voir, cher ami, parle-lui de moi et fais tout ce que tu pourras pour l'engager à me répondre. Tu sais bien qu'il est pour moi l'objet d'une passion aussi constante que malheureuse. Tu m'as écrit une dernière lettre, j'y ai déjà répondu ; je viens de la relire à la suite des autres. Elle m'accable de tes chagrins. Oh, mon ami, comme il me semble qu'il est injuste que tu sois ainsi malheureux ! Il me le semble n'est pas assez, je le sens et mon âme se soulève. Je ne puis plus t'écrire. écris-moi longuement sur le sujet des chagrins que te donne ce caractère si incompréhensible. N'y a-t-il donc plus à espérer de changement ? Pauvre ami ? Je suis un misérable ! Ah, Bredin que je donnerais volontiers le peu de bonheur qui me reste pour que tu souffrisses moins ! Mais, en grâce, écris-moi ; écris tes chagrins à l'ami qui t'aime plus que lui-même, qui t'embrasse du fond de son cœur, et attend une de tes lettres comme Israël attend le Messie ! Adieu, cher ami.

(2) Le pasteur Touchon, gendre de Me Schrimpf, correspondant de Bredin.
Boehme

Please cite as “L541,” in Ɛpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 5 June 2025, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L541