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To Jean-Jacques Ampère (fils d'Ampère)   14 août 1822

[291] Lyon 14 août 1822

Je me reproche on ne peut davantage, mon bien cher fils, de ne pas t'avoir écrit plus tôt ; il faudrait t'écrire beaucoup de détails pour t'expliquer comment, depuis 12 jours que je suis arrivé à Lyon, je n'ai pu trouver un moment pour écrire aucune autre lettre que celle que ma sœur aura reçue quand celle-ci te parviendra, et où je la charge de te prévenir que je te porterai des billets payables à Paris à la Saint-Martin prochaine pour la somme de 15 000 francs, afin que tu penses avec Ballanche et qui tu voudras à la manière dont tu pourras la placer avec plus d'avantage et de sécurité. Il y a eu plusieurs lectures de Rosemonde à l'école vétérinaire ; Dugas nous l'a lue, Bredin ne peut se lasser de la lire. Le tout se borne à ce que cinq ou six personnes de nos plus intimes amis la connaissent ; mais M. et Mme Périsse m'ont prié de la lire à Bellerive dimanche prochain : ce que je lui ai promis, n'y voyant aucun inconvénient. Bredin, qui était là quand je me suis mis à t'écrire, m'a prié de[292] te remercier, comme du plus grand bien que tu lui aurais fait, d'avoir conçu le rôle d'Himélide. Il admire ta pièce comme Dugas qui, après nous l'avoir lue, disait à Bredin qu'il la sentait encore mieux qu'après la première lecture qu'il en avait entendue à Paris. Un seul des auditeurs m'a fait ensuite une observation qui n'est peut-être pas tout à fait sans fondement ; tu en jugeras si tu l'admets ; il s'agirait d'ajouter un certain nombre de vers au rôle d'Almagis qui te viendront peut-être aisément. L'observation est que son amour et ses remords, le dominant tour à tour et à peu près également, devraient être moins inégalement développés, les remords remplissant au contraire presque tout le rôle et l'amour n'étant qu'indiqué par des traits, énergiques à la vérité, mais trop[293] courts pour que le parterre en soit remué de manière à concevoir dans Almagis cet amour forcené qu'indiquent des traits, et qui est nécessaire pour qu'il ait pu se déterminer à trancher la vie d'un chef admiré, mériter qu'on dise en le voyant : c'est un traître, etc. Ces passages sont admirables ; mais, pour que l'on conçoive comment ces pensées ne le font pas reculer d'horreur et renoncer à son crime dès cette première scène avec Rosemonde, ne serait-il pas bon qu'après lui avoir dit :mais je connais mon crime, j'ai mesuré l'abîme, il ajoutât quelque chose d'analogue mais bien moins fort que ceci : et ne sais-tu pas que, depuis que je t'ai vue, déjà hélas engagée à Alboin, je n'ai plus respiré que pour toi, que[294] ton âme est devenue la mienne, ta volonté ma volonté ; pourrais-tu craindre qu'Almagis te trahit en te rappelant le charme que nos cœurs éprouvèrent à s'entendre dans ces entretiens dont le secret exposait à tant de périls deux âmes que les destinées avaient faites l'une pour l'autre, etc.

Ce que je t'écris là tout froid et tout décoloré n'est que pour t'indiquer ce que je conçois qu'il pourrait dire sans pouvoir exprimer précisément ce que j'entrevois. J'ai vu que d'autres, qui n'en ont pas parlé, entraient difficilement dans la situation d'Almagis se décidant au crime dont il peint si bien l'horreur et avec les sentiments de vertu et de grandeur au fond du coeur qui peuvent seuls motiver l'admirable scène de l'aveu à Alboin.

[295] Bredin vient de venir voir si j'écrivais toujours. Je lui ai dit ce que je venais de t'écrire et, quoiqu'il n'eût pas d'abord pensé à ce développement de l'amour d'Almagis, il est tout à fait entré dans l'idée qu'il serait on ne peut plus avantageux à l'ensemble de la pièce. Il m'a dit que ce que je venais d'écrire comme je le sentais bien, était peut-être encore insuffisant  ; qu'il faudrait y ajouter quelque chose qui montrât une sorte de délire, qui indiquât qu'Almagis n'est plus maître de lui-même, que l'image de Rosemonde le poursuit dans ses songes, qu'il y voit Alboin l'arracher de ses bras : par exemple, en un mot, quelque chose qui le peignît comme étant par moments dans une sorte de désordre nerveux et montrât que ses déterminations ne conservent presque plus de liberté, etc.

Je pense, en effet, qu'un ou deux mots[296] de ce genre dans la première scène entre Almagis et Rosemonde seraient une source de beautés où Talma remuerait fortement le parterre comme il le remuait quand il jouait cette scène d'Abufar, où Fharan peint si bien un de ces amours délirants qui font comprendre le crime dans un homme dont le fond du cœur est vertueux.

Ce serait un motif de plus à Talma de désirer jouer ce rôle ; car c'est à peindre cet état de l'âme qu'il réussit le mieux. Ce serait un moyen de plus de faire entrer le parterre dans la situation où il doit être pour sentir la force et la vérité du rôle d'Almagis.

Tu verras ce qu'il peut y avoir de vrai là-dedans ; car Bredin n'en admire pas moins la tragédie telle qu'elle est, parce qu'il entre plus aisément que personne dans cette situation. Si tous les futurs auditeurs étaient organisés comme lui, le besoin de ce développement[297] serait moindre ; mais, comme il ne s'agit que d'exprimer ce qui est sous-entendu dans le rôle d'Almagis, ce serait toujours de beaux vers de plus. A propos, ayant dit par hasard à Bredin que tu avais d'abord fait ainsi un vers du troisième acte :Tu me souris si belle en demandant sa mort, il en a été frappé comme d'un des plus beaux vers qu'il eût entendus ; il serait pour que tu le rétablisses à tout prix, fallût-il en modifier un autre pour éviter une répétition ; je t'avoue qu'en y pensant je crois qu'il a bien raison.

Je suis bien impatient de savoir où tu en es et si c'est du premier ou du cinquième acte que tu t'occupes. Que je serai content quand tout sera fini !

Adieu, bon ami, je serai peut-être dans quinze jours auprès de toi ; mais, dans aucun cas, mon absence de Paris ne dépassera trois semaines à compter d'aujourd'hui. Bredin prend[298] intérêt à toi comme à un de ses enfants. Toute la famille m'a chargé des plus tendres amitiés pour toi. Tu as une nouvelle cousine qui est si mince, si gracieuse, si délicate, qu'elle semble comme aérienne, n'ayant que sa voix de rossignol 1. Embrasse bien tendrement pour moi ta tante et l'aimable petit chat, M. et Mme Carron, élisa ; dis aussi mille choses de ma part à la famille de Jussieu, aux Fresnel ; n'oublie pas surtout Ballanche et tous mes respects à l'Abbaye. Ton papa t'aime et t'embrasse mille fois de toute son âme. A. Ampère.

A monsieur Jean-Jacques Ampère rue des Fossés-Saint-Victor, n°19, à Paris

Footnotes

(2) Femme de Nicolas Carton (née le 29 février 1796).

Please cite as “L623,” εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 8 July 2020, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L623