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From Pierre-Simon Ballanche   29 mai 1824

[29 mai 1824]

Je ne suis point étonné, cher ami, de ce que tu trouves le temps long. Ton fils te manque beaucoup. Je te manque aussi. Mais ce qui doit contribuer à te faire prendre patience, c'est que ton fils ne perd pas son temps. Il travaille et il enrichit son imagination. C'est bien autre chose que de lire des livres, ce qu'il fait en ce moment. Songe à tout ce qui entre dans sa tête pour se reproduire ensuite sous des formes poétiques ! Cher ami, nous n'avons pas été si favorisés, nous autres. Mais c'est ton fils et, par conséquent, c'est encore toi. Quant à moi, mon bon ami, je travaille en effet, je travaille peut-être plus qu'à Paris. Mais enfin ce que je fais ici j'aurais pu le faire en France plus ou moins. Cependant je suis loin de regretter ce voyage. Il m'enrichit aussi, quoique je sois arrivé à un âge où l'imagination a déjà bien perdu de sa puissance. Mais je suis persuadé que ton fils amasse un trésor que toute sa vie, fût-elle très longue, ne suffira pas pour en voir la fin. Je trouve tout simple que tu désires son retour ; aussi je ne te dis l'utilité pour lui qu'afin de te faire prendre patience. Cher ami, tu as des chagrins, des ennuis. Je ne te dirai pas que tout le monde en a, cela ne voudrait rien dire. Je conviendrai donc que tu en as plus que d'autres ; mais je te dirai en même temps qu'il faut que tu mérites plus. Oui, cher ami, il faut que tu mérites plus. Toute chose a un prix, toute chose doit être achetée selon sa valeur. C'est une loi de la providence. Sois-en donc certain, Dieu t'aime comme il nous aime tous  ! Il [t'] éprouve comme il nous éprouve tous. Ce n'est pas à toi, ce n'est pas à moi qu'il faut apprendre que la vie actuelle ne peut s'expliquer que par la vie future. Heureusement nous avons été l'un et l'autre élevés dans cette pensée. Cher ami, j'ai été un peu fâché de te voir la préoccupation pour une place au Collège de France, parce que je craignais qu'en effet cela ne te donnât beaucoup d'embarras et d'ennuis. Tu ne sais pas faire avec calme les démarches nécessaires. Chaque chose devient, pour le moment, comme le but unique de ta vie. Toutes tes idées prennent, à l'instant même, un ascendant trop grand. Ensuite tu ne sais pas te résigner. Je ne veux pas te sermonner, ce serait temps perdu ; mais je te prie de jeter les yeux autour de toi, et tu verras combien il y a de situations fâcheuses. Cher ami, je t'en conjure, accepte les consolations qui sont dans ta vie ! Tu as un nom honoré, ton fils l'honorera encore. Il n'est pas donné à tous les hommes de laisser un nom sur la terre. Ce qui est donné à tous les hommes, c'est d'arriver à une autre vie, dont celle-ci n'est que la préparation. Ton fils se porte très bien. Tu n'as aucune inquiétude à avoir à son sujet. Il est ici comme dans le sein de sa famille. Il ne fait pas un pas sans nous. Il est recherché de tout le monde. Chacun lui fait fête. Tout cela ne lui fait point oublier sa famille. Il s'occupe beaucoup de toi. S'il désire des succès, c'est pour qu'ils fassent ta joie et ta consolation. Adieu, cher ami, je t'embrasse de tout mon cœur. Ton bien bon ami, BALLANCHE.

A Monsieur Ampère, inspecteur général des études à l'Université, professeur à l'École royale Polytechnique, rue des Fossés-Saint-Victor, 19.

Please cite as “L662,”εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 15 November 2019, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L662