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From Claude-Julien Bredin   17 août 1824

[175] 17 août 1824

[ illeg] Je lirai ce que te tu m'indiques dans les Annales des Sciences Naturelles. 1 Cependant, mon ami, je suis dans un douloureux état d'abattement. Rien ne m'intéresse dans ce monde. Mon découragement ressemble au désespoir. L'indignation, la pitié, la honte, L'effroi ont bouleversé tout mon être ; j'oubliais l'administration. J'admire comment,[176] en 1824, toute une population s'est dévouée à la mort. La mort est leur seule perspective. Ils savent ce qu'ils ont résolu. Ils savaient que le feu était à la poudre quand ils ont poussé un seul cri, un cri qui retentira dans tous les siècles. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous ont poussé le même cri et tous sont morts.

Voilà ce que ne disent pas les journaux ; mais voilà ce que saura le monde. O Ipsariotes, quel éclat jette votre glorieuse mort 2. Tant qu'il y aura des hommes, on célébrera votre noble sacrifice. Quant à vos contemporains, vous leur avez donné une déplorable leçon ; vous avez éclairé une foule d'objets qui étaient encore dans l'ombre. Mais, hélas, quelle que soit l'éclatante lumière que vous répandez, ils ne verront rien, ils ne veulent pas ouvrir les yeux. Rien ne peut les arracher à leur aveuglement. Ils ne voient rien ; ils ne veulent rien voir ; ils ne voient seulement pas l'incorruptible génie de l'histoire qui, du même burin, grave sur l'airain des siècles la gloire des uns, l'opprobre des autres ! Il les couvre d'une flétrissure indélébile ! Il les voue à la honte, à l'exécration !

J'admire aussi les Turcs. Les philosophes nous ont assez étourdis de leur stationnaire Orient. Qu'ils voient si l'Orient est stationnaire ! Les enfants de Mahomet, qu'on disait si arriérés en civilisation, voyez comme ils s'avancent sur nos traces ! Ils vont nous atteindre ! Qui sait s'ils ne nous devanceront pas ! [ illeg] Vois, mon pauvre ami, comme ils se montrent dignes de leurs bons amis ! Ils sont dignes déjà de se nommer chrétiens !

Entendrai-je donc toujours prononcer les mots de vertu, de bonté, de courage, de justice, d'humanité et tant d'autres[177] mots tout aussi vides de sens que ceux-là ? On ose prononcer ces mots autour de moi ; on ose les prononcer ! On ose se dire homme ! On ose prendre le masque du christianisme ! On ose s'affubler du manteau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et il faut entendre, il faut voir ce monstrueux mélange d'impudence et d'hypocrisie !

La guerre, la gloire militaire, etc., sont des choses que j'abhorre de plus en plus. ,Je t'en préviens parce que ce que je disais des Ipsariotes pourrait te faire croire que je me suis accoutumé à ces horreurs. Que deviendra l'Europe ? Dans quel abîme court-elle se précipiter ? Et puis, vois-tu, que de germes de grandes calamités on jette de toutes parts ! Tous ces œufs ne tarderont pas à éclore. Vois-tu ce qui en est sorti ? Vois-tu ce qui en sort ? Vois-tu ce qui en sortira ? Et, cependant, on mange, on dort, on danse, on se réjouit, on n'entend de tous côtés que les sons joyeux des instruments de musique !

Te rappelles-tu, cher ami, que je te consolais toujours quand tu te livrais à la tristesse, que je cherchais à te ranimer dans tes moments de découragements ? Je te disais :Tout va bien. Tout marche bien. Le triomphe du Christ se prépare. Je ne me suis pas trompé. Ce que je voyais, je le vois encore ; mais je vois ce que je ne voyais pas alors. Je vois un gouffre énorme qu'il faut traverser [ illeg] Mais n'en voilà que trop là-dessus ! Vive Jésus et sa croix !

[178] J'aurais tant de belles choses à te dire sur mon voyage ; mais ce rêve est déjà loin de moi [ illeg] J'ai beaucoup joui et beaucoup souffert pendant ces six jours.

Le dimanche 2 juillet, j'arrive, après des peines extrêmes, sur une haute montagne que j'avais, jusque-là, crue inaccessible. La vue et surtout l'odeur des plantes alpines me donne des souvenirs d'enfance. Je me croyais à la Grande-Chartreuse. Le vent m'apportait la voix d'Hénon et de nos autres compagnons. Je me lève pour continuer ma route. J'aperçois, aux derniers rayons du jour, le lac Léman, Genève, le Mont Blanc. Souvenirs de Roux ; il devrait être là ; il n'y est plus !

J'ai vu une prison, vrai chef-d’œuvre. J'ai fait un petit voyage délicieux en bateau à vapeur. Je suis revenu sur le Rhône dans un léger esquif. J'ai eu un orage magnifique : tonnerre, pluie, grêle, vent, etc. Dans les gorges de montagnes l'orage a une voix bien imposante ! Je n'ai pas ramené Pauline. On a voulu la garder : elle a désiré rester. Hélas, mon ami, je dis [179] comme toi : que deviendra-t-elle ? Et les autres, que deviendront-ils ? Le mal empire d'une manière qui passe toute imagination. Méla dit qu'il empirera encore. Je ne comprends pas qu'elle puisse vivre avec de telles douleurs [ illeg]

Footnotes

(1) Un article d'anatomie comparée par Ampère (tome II, p. 295 à 310, et tome II, p. 199 à 203 et 453 à 456). Cet article n'est pas signé.
(2) Bredin était très passionné pour l'indépendance de la Grèce, comme il le fut pour celle de la Pologne.

Please cite as “L928,” εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 30 March 2020, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L928