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From Claude-Julien Bredin   31 octobre 1824

[191] Dimanche, 31 octobre 1824

Mon ami, je ne peux ni dormir ni écrire, ni lire, ni me tenir tranquille ; je ne peux que pleurer, gémir, sangloter. J'offre tout cela à Dieu en esprit de prière. Je bénis l'épreuve, la dure épreuve. Je bénis mon angoisse. Je bénis ces montagnes qui m'écrasent. Je me résigne aux douleurs qui me sont imposées.

O mon ami, je veux que tu saches que tout est fini. Ma douloureuse vie a perdu tout intérêt pour moi. [192] L'orage épouvantable finit par, un coup de tonnerre que a tout détruit. Un orage de vingt et un ans, un orage qui a tout dévasté et dont les traces sont ineffaçables ! Mes espérances sont devenues des lamentations. Oh, il y a longtemps, tu sais qu'il y a longtemps !

Mais écoute ! Le grand sacrifice, il était indispensable, il est fait : tout est accompli. Ma chère Méla, cet être étonnant, n'est plus ici. Pauvre enfant ! Elle pleure, elle gémit à Taffignon, tandis que je pleure ici. Oh, quand je peux pleurer, c'est un grand soulagement ! Ils ont fait cela ! Moi, j'ai laissé faire. Il le fallait ! Hélas, c'est trop tard.

Tu sais qu'elle est bonne et sensible et aimante. Imagine, si tu peux, l'excès de sa douleur  ! Pauvre femme, dans quel état elle est ! Prie pour elle ! Prie aussi pour ton ami, qui souffre encore plus qu'elle. Les souvenirs m'accablent ; ils me suffoquent ; et l'avenir ! Cette sombre solitude, ce vide !

Il m'est impossible de te donner la moindre idée des tourments que j'endure, Je voudrais tout te [193] dire ; mais j'ai trop de choses. C'est hier que le coup a été frappé. Pauvre Méla ! Moi. qui, un quart d'heure avant, étais encore si..., tu as été accablée ! Elle était accablée. Elle a vu l'erreur dans laquelle elle était sur mon compte. Elle a senti combien elle était injuste de dire que je n'avais plus d'amour pour elle.

Ce caractère inflexible, indomptable, a été dompté, au moins momentanément. C'est M. Huzard qui a fait ce miracle. Elle qui me disait si souvent : Je connais vos projets qui vous sont suggérés par votre... mère et par vos... enfants ; mais je vous déclare que je ne sortirai que quand. les gendarmes m'emporteront morte ou blessée... Cette même femme, M. Huzard lui dit :Il faut opter, ou de quitter l'école sans délai ou de voir votre mari destitué. — Je quitterai l'école, dit-elle sans hésiter. Est-il besoin de te dire mon tourment ?

Enfin, ce soir, j'ai mené ma pauvre femme à Taffignon. Tu comprends ce qu'il m'en a coûté. Elle est avec Gabrielle et Henri. J'ai eu bien de la peine [194] à décider Gabrielle. Les autres souffriront mille morts plutôt que d'aller avec elle. Mon ami, suis-je assez malheureux ? Quels adieux, quels horribles déchirements ! Et me voilà seul dans ce vaste appartement qu'elle a décoré avec le goût que tu lui connais. Tu vois bien qu'ici tout me tue. Qui aurait pu croire que mes maux pourraient augmenter ? [ illeg] Le souvenir du passé, l'horreur de l'avenir, l'isolement ! Je ne m'arrêterai donc plus à cette porte pour écouter ! Oh si, je m'y arrêterai ; mais ce ne sera plus pour écouter ce sera pour pleurer. Je n'entendrai donc plus de cette porte le souffle de ma Méla ; ni celui de mon Henri ni celui de ma Gabrielle ! Je m'arrêtais tous les soirs pour les écouter dormir !

Vingt et un ans. Oh, quel temps ! [ illeg] J'ai été dans un état si violent hier que j'ai cru ma délivrance arrivée

Il a fallu interrompre cette[195] lettre pendant une heure ou deux. Mon bon ami, elles sont bien douloureuses les heures de ma misérable vie. Je terminerai cette lettre que M. Huzard emportera demain matin, ou plutôt ce matin ; car toutes les cloches de la ville m'annoncent qu'il est 5 heures et demie ou 6 heures du jour de la Toussaint. Voilà vingt-deux ans que cette sonnerie me trouve à la même heure dans les larmes et les sanglots. Oui, mon ami, voilà vingt-deux ans, vingt-deux jours de la Toussaint que ces sons qui, tu le sais, sont pleins d'une douce et mélancolique magie pour moi viennent donner quelque chose de moins amer à mes sanglots.

Cette nuit, il a fait un vent affreux qui ébranlait d'une manière effrayante notre gros bâtiment. Imagine-toi comme la petite mauvaise barraque où couche Méla a été battue par l'orage ; et cette pauvre femme qui est à présent si peureuse ! [ illeg] A présent, il pleut par torrents. C'est égal, je vais aller voir Méla dès que M. Huzard sera parti. [196] J'irai d'abord à Lyon lui trouver un appartement.

Ah, comme tout cela est douloureux ! Et quand je pense qu'il a tenu à si peu de chose que nous soyons si heureux ! [ illeg] Heureux, tu sais ce que je veux dire [ illeg] Moi seul je connais cette âme [ illeg] Lis ma lettre à Dugas. Dis-lui que je voudrais lui parler de cette femme que je perds et qu'il a su apprécier un jour de cet été, quand nous allions à Tallignou. Il a vu le fond de cette âme si généreuse. [ illeg]

Mon ami, te dire jusqu'à quel degré était parvenu le mal est tout à fait impossible. Je n'osais pas la laisser seule avec nos grands enfants. Et pourtant j'étais le plus rassuré. On s'attendait à quelque chose de tragique [ illeg] Enfin me voilà seul ; terriblement seul ! Mon Henri m'appelait tous les[197] jours à l'heure qu'il est. J'allais le prendre ; et à présent... Oh, mon ami, tout m'est enlevé ! [ illeg]

J'allais prendre l'enfant. Il est vrai que la pauvre mère m'accablait d'horreurs. Je ne comprends pas comment il se fait que je regrette même les horreurs qui me navraient le cœur [ illeg] Mon Henri est le plus bel enfant que j'aie encore vu : non pas le plus beau, mais le plus aimable. Ce n'est pas moi, c'est tout le monde qui dit cela.

Pauvre ami, te fais-tu une idée du désespoir de ma pauvre Méla, de la cruelle nuit qu'elle a passée ; et moi, cet affreux vide ! C'est la plus douloureuse de toutes les époques de ma douloureuse vie. Cependant ma femme a quitté l'école ; elle s'est séparée de l'école, mais nous ne nous sommes pas séparés. Je sens de plus en plus la bêtise de ceux qui disent. : L'amour passe vite. Non, ils n'ont jamais connu l'amour, ceux qui parlent ainsi. Ce qu'ils appellent amour, c'est ce que les physiologistes étudient, c'est l'amour des chats, c'est l'amour du monde, ce n'est pas l'amour divin. Nos langues[] se ressentent encore de la confusion de Babel. Cependant ne crois pas que je nie ce qu'ont de commun les deux amours dont je parle ! [ illeg]

Please cite as “L932,”εpsilon: The André-Marie Ampère Collection accessed on 23 September 2019, https://epsilon.ac.uk/view/ampere/letters/L932